Paris visé après l'Europe : un attentat déjoué lié au conflit au Moyen-Orient
Attentat déjoué à Paris : un lien avec le conflit au Moyen-Orient

Paris ciblé après une série d'attaques en Europe

Après Rotterdam, Londres et Liège, Paris a été à son tour la cible d'une tentative d'attentat. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a établi samedi 28 mars un « lien » entre l'attentat déjoué visant le siège parisien de la Bank of America et la guerre au Moyen-Orient. Il a relevé des « similitudes » entre cette action et des opérations menées ces derniers jours dans d'autres pays européens, toutes revendiquées par un même groupuscule : « Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya » (HAYI), soit le Mouvement des Compagnons des Justes. Selon les autorités européennes, ce groupe n'existerait pas réellement.

Une série d'attaques contre des intérêts juifs et occidentaux

Ces dernières semaines, le groupuscule HAYI, tout juste formé, a revendiqué plusieurs attaques contre la communauté juive en Belgique, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Ses activités ont spécifiquement ciblé des institutions financières juives, israéliennes et occidentales, que le groupe qualifie d'« intérêts sionistes ». Le 9 mars, une explosion dans une synagogue de Liège, en Belgique, a causé des dégâts matériels. Le 13 mars, un incendie criminel a visé une synagogue de Rotterdam, aux Pays-Bas. Le lendemain, une explosion s'est produite dans une école juive du quartier de Buitenveldert à Amsterdam. Le 16 mars, un engin explosif improvisé a explosé devant une agence de la Bank of New York Mellon à Amsterdam. Le 23 mars, quatre ambulances Hatzolah ont été détruites par un incendie criminel à Londres.

Un mineur de 17 ans recruté sur Snapchat

En France, c'est le même mode opératoire qui a alerté les autorités sur la concordance de ces attaques. Un engin explosif artisanal – un bidon d'essence de cinq litres contenant un liquide inconnu, « probablement un hydrocarbure », associé à une charge d'environ 650 grammes de poudre explosive – a été déposé devant la Bank of America par deux jeunes hommes. L'un d'eux est un mineur de 17 ans, issu, selon le ministre, « de la délinquance de droit commun ».

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Selon une source policière contactée par Le Point, dans la nuit du vendredi 28 mars, les agents de la BAC ont observé l'arrivée de deux individus devant la Bank of America, rue La Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris. L'un a posé un dispositif devant la porte, l'autre filmait en faisant le guet. Quand le premier a rapproché les mains du bidon, « laissant penser qu'il allait mettre en fonction un système d'allumage », les policiers sont intervenus. L'un des suspects s'est échappé. L'autre, s'il a résisté violemment, a fini par être maîtrisé.

Depuis, le jeune garçon âgé de 17 ans, résidant à Montreuil et né au Sénégal, a été placé en garde à vue. S'il a avoué avoir été recruté via le réseau de messagerie Snapchat et rémunéré à hauteur de 600 euros, il nie tout lien avec le groupuscule.

Un groupuscule fictif aux mains des services iraniens ?

Mais c'est précisément cette mécanique des « proxies » (des individus recrutés localement, sans conscience réelle du commanditaire) que le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a pointée, pour soupçonner publiquement le groupe HAYI d'être une « fiction » créée par l'Iran. « Un certain nombre de services iraniens sont susceptibles de mener des actions telles que celle-là au moyen de proxies, a signifié le ministre de l'Intérieur. Est-ce le cas ici ? Je n'en sais rien. Il y a quand même une suspicion. » Une source proche de l'enquête va plus loin, évoquant auprès de l'AFP la « concrétisation de la menace iranienne contre les intérêts américains et israéliens partout en Europe. »

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HAYI n'est vraisemblablement qu'un « faux-nez », selon David Rigoulet-Roze, docteur en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient. Une façade qui renvoie aux réseaux pro-iraniens, et dont la signalétique n'est pas sans précédent. « Dans les années 1980, le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient avait revendiqué les attentats pour le compte du Hezbollah, mandaté par Téhéran, comme le djihad islamique responsable de la prise d'otages de Français au Liban », rappelle le chercheur. « C'est le même mécanisme : une enseigne fictive pour masquer le commanditaire réel, en échange d'une rémunération pour des individus recrutés sur les réseaux sociaux. »

En l'occurrence, pour la tentative d'attentat contre la Bank of America à Paris, il s'agit potentiellement, selon le chercheur, d'un groupe de type Kataeb Hezbollah, issu des Hachd al-Chaabi irakiens, piloté par l'Unité 840 de la force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique, chargée de mener des opérations clandestines hors d'Iran, notamment en Europe. « Elle recrute dans les milieux interlopes, criminels, pour effectuer un certain nombre d'opérations. Ils payent des gens », explique David Rigoulet-Roze. Un modus operandi déjà documenté en Allemagne, en Angleterre et aux Pays-Bas, qui leur permettrait de nier toute implication et de semer la confusion chez les enquêteurs.

« Ce mécanisme répond à une logique précise que les Iraniens appellent la “taqiyya” (la “dissimulation”) renvoyant au déni plausible en cas de mise en cause plus ou moins explicite : vous spéculez sur l'origine mais vous ne pouvez le prouver », résume David Rigoulet-Roze. Une stratégie similaire, dans sa structure, à la maskirovka russe. Elle s'appuie également sur un contexte juridique récent : c'est en février 2026 que les Gardiens de la révolution ont été officiellement classés organisation terroriste par l'Union européenne. Une décision longtemps repoussée, faute de fondement juridique clair, et finalement ancrée dans un jugement d'une cour allemande suite à l'attentat contre une synagogue de Bochum en 2022.

Quelle menace réelle pour les Français ?

En France, la menace terroriste chiite est donc « bien réelle », selon le chercheur, mais pour l'heure circonscrite. « Ils montrent qu'ils sont en capacité de nous atteindre. Mais on n'est pas dans la configuration des années 1980, où des bombes explosaient dans Paris », tempère David Rigoulet-Roze. L'Iran cherche à dissuader les pays européens de s'aligner sur les États-Unis dans le conflit au Moyen-Orient – et notamment de rejoindre une éventuelle coalition navale dans le Golfe. « C'est un message : ne prenez pas ce risque », résume le chercheur. Une mise en garde qui n'est pas sans rappeler les déclarations d'Ismail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, qui avait averti les Européens qu'ils seraient « considérés comme des ennemis » s'ils s'engageaient davantage dans le conflit.

« Ce sont des cibles spécifiques : les intérêts américains, les intérêts israéliens, compte tenu des parties prenantes au conflit en cours. C'est rationalisé. » Le cas des institutions juives pose néanmoins un problème distinct : « La communauté juive se retrouve mécaniquement associée aux intérêts israéliens, ce qui en fait malgré elle une cible désignée. »

Une escalade vers des cibles purement françaises reste donc, pour l'heure, implicite. Même si elle n'est pas exclue. « Si les Européens s'engagent davantage, les cibles pourraient évoluer », avertit le chercheur. Un risque que les autorités ont clairement en tête, et qui explique, selon lui, que la surveillance ait été suffisamment renforcée pour déjouer l'attentat parisien. « C'est semble-t-il un service étranger – CIA ou Mossad – qui aurait alerté les services français. Il y avait une surveillance spéciale. »

« On n'est plus sur le seul registre de la diplomatie »

Pour confirmer ou infirmer les liens avec les différentes actions portées, les enquêteurs vont, dans les prochains jours, « comparer la nature de l'explosif à celui utilisé dans des actions similaires, de dégradations contre des biens, commises dans plusieurs pays européens ces dernières semaines, et parfois imputées à l'Iran par les autorités locales », a précisé une source à France Télévisions.

Mais en révélant publiquement les soupçons pesant sur Téhéran, Laurent Nuñez a pris les devants, leur envoyant un message clair : « On n'est plus sur le seul registre de la diplomatie. C'est un signalement politico-stratégique au niveau des services de renseignement », analyse David Rigoulet-Roze. « Il indique clairement que la France sait pertinemment ce qu'il en est. Et qu'elle n'est pas dupe de la situation. »