Le président des États-Unis l’affirme avec force : la guerre contre la République islamique est gagnée. Le mercredi 6 mai, depuis le Bureau ovale, Donald Trump déclare à la presse avoir « gagné » le conflit. « La plupart de leurs missiles sont décimés », assure-t-il. « Ils en ont 18 ou 19 %, mais pas beaucoup en comparaison à ce qu’ils avaient. » Une semaine plus tard, l’amiral Brad Cooper, responsable du commandement américain pour le Moyen-Orient (CENTCOM), renchérit en annonçant la destruction de « 90 % » des capacités de défense iraniennes. « L’industrie de défense qui fournit les drones et les missiles à sa marine a été réduite de 90 % », témoigne-t-il le jeudi 14 mai devant la commission des forces armées du Sénat. « Il ne lui en reste environ que 10 %. »
Des évaluations divergentes du renseignement
Ces déclarations triomphantes ne correspondent pourtant pas aux dernières évaluations du renseignement américain. Selon des fuites dévoilées le 7 mai par le Washington Post, la République islamique conserverait encore environ 70 % de ses stocks de missiles d’avant-guerre, estimés à 2 500 unités – un chiffre qui pourrait même être plus élevé. S’appuyant sur une analyse confidentielle de la Central Intelligence Agency (CIA) remise à des cadres de l’administration Trump, le quotidien affirme que l’Iran aurait réparé et rouvert la quasi-totalité de ses installations de stockage de missiles.
Des sites enterrés difficiles à détruire
« La plupart des stocks de missiles iraniens étant construits profondément sous terre, les bombardements américano-israéliens ont avant tout frappé et bloqué l’entrée de ces sites », explique l’historien militaire Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (Fmes). « Depuis l’annonce du cessez-le-feu le 8 avril dernier, les Iraniens se sont employés à rétablir l’accès à ces entrepôts souterrains et à les remettre en service. » Au-delà du nombre de missiles, la force de frappe balistique de l’Iran dépend également de sa capacité à propulser ces vecteurs à l’aide de lanceurs, notamment mobiles. Or, selon la CIA, la République islamique serait parvenue à reconstituer près de 75 % de son parc de camions lanceurs surgissant de tunnels ou de hangars souterrains. Réagissant à cette évaluation, le chef de la diplomatie iranienne a même juré que les capacités iraniennes de missiles et de lanceurs s’évaluaient en réalité à « 120 % » par rapport au début du conflit.
Des divergences méthodologiques et politiques
« Toutes les sources crédibles affirment que l’Iran conserve 70 % de ses capacités balistiques », souligne Shahar Koifman, ancien chef du bureau Iran du Renseignement militaire israélien (Aman). « Les différences de chiffres peuvent s’expliquer par des questions d’ordre méthodologique – le type exact de missiles et de lanceurs concernés, les capacités de production ou les stocks, le sérieux des éléments sur lesquels se base l’estimation – mais aussi par des aspects politiques évidents : les chiffres peuvent être facilement exploités pour des raisons idéologiques. »
Une précédente controverse sur le nucléaire
Au lendemain de la guerre des douze jours de juin 2025, les services de renseignement de l’armée américaine avaient déjà remis en cause les déclarations de Donald Trump selon lesquelles les sites nucléaires iraniens bombardés avaient été « totalement anéantis ». Dévoilée par CNN le 24 juin, l’évaluation de l’Agence du Renseignement de la Défense (DIA) affirmait que le programme nucléaire iranien n’avait été retardé que de « quelques mois ». Aujourd’hui, la communauté américaine du renseignement contredit à nouveau l’administration Trump sur l’état de la menace nucléaire iranienne. Selon Reuters, la dernière guerre menée par les États-Unis et Israël en Iran n’a pas rallongé le « breakout time », c’est-à-dire le temps nécessaire à la République islamique pour fabriquer une bombe atomique si elle le décidait. Cette durée, estimée entre neuf et douze mois, se fonde notamment sur le maintien en Iran d’un stock d’uranium hautement enrichi à 60 % de 441 kilogrammes, soit l’équivalent de dix bombes atomiques, probablement enfoui sous les décombres du centre de recherche nucléaire détruit d’Ispahan et de la centrale de Fordo.
Guerre de narratif et ultimatum
« Les fuites du renseignement américain sont totalement erronées et le breakout time a été repoussé d’un bon nombre d’années », insiste au contraire une source diplomatique israélienne sous couvert d’anonymat. « Quant au programme balistique iranien, si l’Iran possède encore des missiles, ceux-ci ne constituent plus une menace existentielle pour Israël. » Le mystère autour des capacités nucléaires réelles de la République islamique est d’autant plus grand que les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont été expulsés du pays depuis la suspension en juillet 2025 de la coopération de l’Iran avec le gendarme du nucléaire onusien. « Sans agent ni caméra de l’AIEA, il n’existe plus aucun moyen de contrôler le programme nucléaire iranien ni de disposer d’informations vérifiées sur son état d’avancement », pointe Pierre Razoux. « Dès lors, nous nous retrouvons piégés dans une guerre de narratif entre les États-Unis, Israël et l’Iran, mais aussi à l’intérieur même des États-Unis et d’Israël, entre les partisans de la guerre et ses détracteurs. »
Des fuites pour influencer le débat politique
Un mois et demi après la conclusion d’un cessez-le-feu entre Washington et Téhéran, Donald Trump n’a toujours pas réussi à contraindre la République islamique à signer son « deal » sur le nucléaire à ses conditions, malgré la menace d’une reprise imminente des frappes américaines. Pendant ce temps, le blocage iranien du détroit d’Ormuz pèse chaque jour davantage sur l’économie mondiale et le prix de l’essence aux États-Unis. « En temps normal, on assiste à ce type de fuites du renseignement aux États-Unis lorsque les politiciens cherchent à influer sur le débat au sein de l’administration américaine », souligne l’ex-ambassadeur Joey Hood, ancien haut diplomate américain spécialiste du Moyen-Orient tout juste retraité. « Il est sûr que certains souhaitent en finir avec cette guerre avant les élections de mi-mandat de novembre ou même avec en ligne de mire la prochaine présidentielle. Paradoxalement, d’autres pourraient être tentés, avec ces fuites, de jeter les bases d’une nouvelle campagne militaire en Iran. »
La menace d’une reprise des hostilités n’a jamais été aussi forte. Lundi, le président américain a annoncé avoir renoncé au dernier moment à frapper l’Iran à la demande des dirigeants des pays du Golfe. Mais il a donné mardi « deux ou trois jours » à Téhéran pour conclure un accord. « Nous ne pouvons les laisser avoir l’arme nucléaire », a-t-il répété à la presse depuis la Maison-Blanche.



