Russie : la popularité de Poutine baisse mais le système reste verrouillé
Popularité de Poutine en baisse, système verrouillé

La cote de confiance de Vladimir Poutine recule depuis plusieurs semaines, sur fond de guerre en Ukraine qui s'enlise et de tensions économiques et sociales. Faut-il y voir un signal d'alerte pour le Kremlin à cinq mois des élections législatives ? Pas nécessairement, selon Elena Volochine, autrice de Propagande. L'arme de guerre de Vladimir Poutine (Autrement). Elle décrit un système où la colère existe, mais ne se traduit pas politiquement contre le chef de l'État.

Une baisse de popularité relative

L'institut VTsIOM – pourtant un organe officiel – relève en effet une baisse de la cote de confiance de Vladimir Poutine, en dessous de sa barre usuelle des 70 %. Cela signifie peut-être que la lassitude profonde et l'agacement des Russes vis-à-vis du pouvoir s'expriment jusque dans ces sondages téléphoniques, par une forme d'insoumission à l'autorité. « Vous attendez de nous que l'on dise du bien de Vladimir Poutine ? Hé bien, pas cette fois », pourrait-on résumer.

La cote de confiance de Vladimir Poutine reste cependant très élevée – au-dessus de 65 % –, et ce, malgré un mécontentement réel… et pas nouveau. Il faut comprendre que ce mécontentement n'est pas adressé au président. Ce que Vladimir Poutine a réussi à faire depuis plus d'un quart de siècle au pouvoir, c'est d'opérer un transfert total de responsabilité vers les échelons inférieurs du régime : il n'est pas à la cause des problèmes, il est le faiseur de solutions en Russie.

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Le mythe du « bon tsar, mauvais boyards »

Par exemple, les Russes sont contre la guerre, mais ils soutiennent Poutine, car il serait, à leurs yeux, le faiseur de paix. Même la vague de critiques lancée sur les réseaux sociaux par une influenceuse l'épargne : « Ce n'est pas de sa faute si les choses vont mal, c'est juste qu'il ne sait pas, il n'est pas assez omniscient pour résoudre tout ce qui ne va pas dans le pays. » Comme on disait au temps de Staline, il y aurait des « abus localement ». « Bon tsar, mauvais boyards » est l'autre expression consacrée. La colère du peuple est dirigée contre les apparatchiks du régime. Vladimir Poutine, lui, est au-dessus.

La mise en scène du pouvoir

Les mises en scène du président pourraient-elles traduire une inquiétude du Kremlin ? Cela fait partie des rites destinés à doper la popularité du président, et ce n'est pas un cas isolé. Poutine se rend par exemple périodiquement dans le centre pédagogique « Sirius », qu'il a fait construire au sud de la Russie, sur l'un des anciens sites olympiques de Sotchi.

Au fil des ans, le régime a développé un gigantesque front de séduction vis-à-vis de la jeunesse, destiné à forger une image jeune et dynamique d'un Poutine pourtant vieillissant. Cela a contribué à l'émergence d'une frange de jeunesse éduquée, nombreuse et foncièrement loyale au régime. Dans le moment de fébrilité unique qu'a été la rébellion du chef de guerre Evgueni Prigojine, Poutine s'est offert un rare – et peut-être unique dans l'histoire de sa présidence – bain de foule au Daguestan. Je ne comparerais certainement pas ce qui se passe aujourd'hui avec cet épisode.

Ce à quoi nous assistons s'inscrit dans la continuité de ces rituels de mise en scène : Poutine projette en permanence l'image d'un président aimé par son peuple. Il le fait avec les mères de soldats, les soldats eux-mêmes, les écoliers, les minorités, les entrepreneurs, les familles nombreuses… Chaque catégorie de population, à tour de rôle, contribue à cette image. Les enfants n'échappent pas à l'exercice.

L'usure de la guerre

La guerre en Ukraine s'est installée dans la durée. Est-ce l'usure du conflit qui entame le soutien populaire, plus que ses conséquences humaines ou militaires ? Oui, sans doute. Parce que le mythe russe projette à la population l'image de héros « immortels », les pertes au front, bien que massives, semblent lointaines et n'affectent pas directement le quotidien des Russes. On ne veut toujours pas savoir, on vit sa vie comme si de rien n'était. C'est le cas, du moins, dans les grandes villes.

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Dans les petites villes et les villages où les cercueils reviennent, on a même plutôt assisté à un regain de « patriotisme », lorsque les proches disaient qu'il fallait aller venger le soldat tombé au combat contre les « nazis » de Kiev. Même dans les zones frontalières touchées par des bombardements, ces derniers valident la théorie d'une Russie « attaquée », qu'il faudrait défendre. Intra-système, les critiques envers le pouvoir sont souvent celles d'extrémistes qui estiment qu'il faut « frapper plus fort », ce qui fait passer Poutine pour un modéré. Hors système, les critiques visibles sur les réseaux sociaux ne mentionnent ni la guerre – qui officiellement n'existe pas – ni Poutine lui-même. Ce sont les deux sujets proscrits.

En dehors de cela, la critique est tolérée, et parfois même bienvenue : elle permet de faire baisser la pression tout en maintenant le transfert de responsabilité. Il y a donc deux phénomènes : une usure, une lassitude et même une colère profonde envers les autorités… mais les Russes soutiennent toujours massivement Poutine. Ce soutien relève d'un mélange d'amour et de peur, et ne naît en aucun cas d'une analyse rationnelle.

Les limites de la contestation

Les Russes savent qu'ils ne doivent pas agir, et s'y conforment. Cela dit, certaines protestations peuvent émerger, mais elles portent sur des problèmes périphériques, jamais sur les causes profondes. Au niveau fédéral, la démission de la chose politique s'est produite massivement au milieu des années 2010. Le reste de la contestation a été réprimé. Et, une fois les chefs d'opposition – Boris Nemtsov puis Alexeï Navalny – éliminés, la protestation a été décapitée.

Le renforcement du contrôle d'Internet et des médias protège-t-il encore le régime ? Les coupures d'Internet et de réseau sont sans doute ce qui énerve le plus les Russes aujourd'hui. Dans un pays qui disposait d'une excellente couverture, cela donne un sentiment de régression très concret et pose des problèmes dans la vie quotidienne. Le pouvoir en est conscient. Il saura ajuster sa stratégie en fonction des besoins : persuasion, propagande, répression… ou diversion.

Des fractures générationnelles

Il existe sans doute une fracture générationnelle. Mais, de façon assez surprenante, certains Russes – tous âges, milieux et régions confondus – ont toujours été imperméables à la propagande. Ce que les gens pensent vraiment est, en réalité, insondable dans cette dictature. Et, dans tous les cas, cela n'a aucune incidence sur le cours des choses.

Vladimir Poutine se soucie avant tout de la loyauté de son establishment dans les services de sécurité, car c'est le seul qui pourrait le faire tomber. Avant 2022, il a longuement « nettoyé » les élites pour s'assurer de leur fidélité. En dehors de ce cercle, sa vision du monde est devenue largement fantasmée et paranoïaque – et il a, en quelque sorte, modelé la Russie à son image.

Les législatives en ligne de mire

À cinq mois des législatives, le pouvoir peut-il se permettre une baisse, même relative, de la popularité présidentielle ? C'est un mécanisme de validation uniquement. Néanmoins, le pouvoir doit garantir un niveau de soutien suffisant pour éviter que la situation ne lui échappe. À ce stade, le régime est loin d'avoir épuisé ses ressources. Le Kremlin a encore beaucoup de marge pour durcir la répression. La censure est totale, la propagande a envahi tous les espaces – informationnel, physique et mental.

Les aides sociales sont distribuées ponctuellement, comme des pansements sur des plaies profondes. En revanche, les instruments de répression sont encore loin d'être tous utilisés. Et même si certaines pratiques sont déjà systématiques, cela entretient un climat de peur : « Tomberai-je sous le couperet, ou passerai-je entre les mailles du filet ? »

Un scénario de contestation électorale est-il encore envisageable ? C'est très improbable. La Russie n'est plus du tout la même qu'au moment des manifestations de 2011-2012. C'est précisément après ces mobilisations que le pouvoir a entrepris d'étouffer l'idée même de rébellion.

Derrière les frémissements dans les sondages, le système russe apparaît toujours solidement verrouillé. « Bon tsar, mauvais boyards » : la mécanique continue de fonctionner, maintenant Vladimir Poutine au sommet, malgré une colère diffuse qui, pour l'instant, ne trouve pas de débouché politique.