Anastasia Romanov : la véritable histoire de l'imposture
Anastasia Romanov : la véritable histoire de l'imposture

Le 17 février 1920, une jeune femme âgée d'une vingtaine d'années se jette dans le canal de Landwehr à Berlin, en Allemagne. Sa tentative de suicide est avortée par un policier qui intervient et sauve la victime. L'ange-gardien ne le sait pas encore, mais il vient de composer la lettrine d'une des histoires les plus rocambolesques du 20e siècle.

D'abord soignée, la jeune inconnue est ensuite amenée au poste. Pauvrement vêtue, elle est couverte de cicatrices et porte des traces de coups violents reçus à la tête. Face aux policiers, elle reste mutique, à l'exception de quelques mots prononcés avec un accent russe pour demander qu'on la « laisse tranquille ». On ignore alors tout de son identité, si ce n'est qu'elle fait montre de manières bourgeoises. Sans plus d'informations, elle est internée à l'hôpital psychiatrique de Dalldorf, dans le nord du pays.

Toute la famille du Tsar exécutée

Sans que l'on sache vraiment comment, entre une photo parue dans un magazine ou par l'intervention d'une autre patiente de l'asile, l'histoire va très vite enflammer l'actualité puisqu'un nom va être posé sur la jeune désespérée : celui d'Anastasia Romanov, la quatrième fille du dernier tsar de Russie, Nicolas II.

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Pour bien comprendre l'effet détonant de cette annonce, il faut opérer un petit retour en arrière. Le mystère prend racine dans le destin tragique de la famille impériale russe. Après un règne de 23 ans, le tsar Nicolas II est contraint à l'abdication en octobre 1917 face à la révolution bolchévique. Pendant plusieurs mois, toute la famille impériale est confinée dans la villa Ipatiev, près de Iekaterinbourg, à 1 500 kilomètres à l'est de Moscou. Après des semaines à vivre cloîtrés et surveillés par des agents de la Tcheka, la police politique du nouveau régime bolchévique, une missive signée par Lénine ordonne d'en finir avec la famille Romanov dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918.

Aménés au sous-sol de « La Maison à Destination Spéciale » avec quatre serviteurs, le tsar et sa famille sont tués par un peloton d'exécution. La jeune Anastasia et sa sœur Maria reçoivent même des coups de baïonnettes. Les corps auraient ensuite été amenés dans une mine pour être aspergés d'acide et brûlés afin d'empêcher toute identification. Anastasia, 17 ans, aurait été la dernière à mourir puisqu'après avoir repris connaissance dans le camion, elle aurait été achevée à coups de crosse dans la tête. Selon certaines rumeurs, l'auteur des coups n'aurait pas vérifié la mort de la jeune femme, un point qui alimentera tout le reste de l'histoire. D'autant que, pour s'éviter un émoi trop profond dans la société russe, seule la mort du Tsar est annoncée dans un premier temps. Celle de sa famille est gardée secrète.

La grande-duchesse retrouvée suscite l'engouement… et le scepticisme

L'identité de la grande-duchesse révélée, il est impensable de la laisser croupir dans un asile où elle vit depuis deux ans. Elle est ainsi recueillie par un noble allemand, le baron von Kleist, et commence alors à raconter son histoire à tous ceux, nobles, bourgeois et journalistes, qui se pressent pour la rencontrer. Ainsi, on apprend qu'elle aurait survécu aux balles grâce, peut-être, à des bijoux et pierres précieuses présentes sur son corsage. Réveillée par les coups de baïonnettes, dont une cicatrice sur un pied pourrait attester, elle aurait été sauvée et emmenée en Allemagne (avant un séjour en Roumanie) par un des gardes de la villa Ipatiev, le dénommé Alexandre Tchaïkovski, qui l'aurait épousée avant de lui faire un enfant et… de mourir.

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C'est la mort de ce dernier et l'abandon de son enfant qui auraient poussé la grande-duchesse à tenter de mettre fin à ses jours. Si sa connaissance de la famille du tsar et plus généralement de l'histoire des monarchies impressionne, plusieurs membres de la famille de Nicolas II remettent toutefois en cause l'identité de celle qui se fait désormais appeler Anna Tchaïkovski et les avis divergent. Quand l'ancien précepteur de la princesse assure qu'elle ne peut pas être Anastasia et crie à l'imposture, son ancienne nourrice semble la reconnaître en dépit d'une maîtrise douteuse du russe, pourtant sa langue maternelle. Malgré sa ressemblance très relative avec la « petite » Anastasia, et sa parfaite maîtrise de l'allemand, elle reste considérée par beaucoup comme la fille du Tsar.

Elle revendique même des droits sur la fortune de la famille royale

Toutes ses incohérences et approximations de ses récits sont excusées ou expliquées par les traumatismes que la grande-duchesse a vécus. Elle est d'ailleurs capable de raconter des détails ou des anecdotes très intimes de la famille du Tsar. Aussi, partisans et adversaires continuent de s'affronter. Pourtant, dix-sept grands ducs et princes de la maison impériale de Russie finissent par signer une déclaration commune reniant l'identité de la jeune femme.

En février 1928, Anastasia s'exile aux États-Unis où elle est accueillie par des membres éloignés de la famille du Tsar. Installée dans un hôtel cossu de Long Island, elle se fera désormais appeler Anna Anderson. Elle ira même jusqu'à revendiquer des droits sur la fortune supposée des Romanov déposée dans les coffres de la Banque d'Angleterre. Toute sa vie, Anna Anderson aura suscité les interrogations et les doutes jusqu'à son dernier souffle en 1984.

La princesse serait en fait une jeune polonaise d'origine modeste

Pourtant, un enquêteur allemand, Martin Knopf, avait tiré l'affaire au clair dès les années 1930. En remontant l'histoire de la jeune désespérée qui a tenté de se suicider en 1920, il a retrouvé une fiche de police indiquant la disparition d'une jeune femme quelques jours plus tôt à Berlin et répondant à l'identité de Franziska Schanzkowska, une jeune polonaise d'origine modeste qui a déjà fréquenté à deux reprises des hôpitaux psychiatriques. Il retrouvera même sa famille qui la reconnaîtra sur une photo d'Anna Anderson.

En 1958, un procès s'ouvrira au sujet d'un certificat d'héritage. Certains témoins y reconnaîtront la grande-duchesse Anastasia quand d'autres reconnaîtront Franziska Schanzkowska. Mais les éléments contre Anna Anderson s'accumulent, des témoignages de la famille de la jeune polonaise aux enquêtes sur la mort de la famille royale. En 1961, le tribunal de Hambourg refuse de déclarer qu'Anna Anderson est Anastasia, sans pour autant assurer qu'il s'agisse de Franziska Schanzkowska.

Le doute, entretenu par la presse et une partie de la population qui veut croire à la belle histoire, perdurera ainsi jusqu'après la mort d'Anna Anderson qui aura fait appel, sans succès, de la décision du tribunal. En 1990, à la chute du mur de l'URSS, les corps des Romanov sont exhumés, et deux enfants manquent à l'appel, relançant les théories sur la survie d'Anastasia. Une polémique définitivement éteinte en 2007 lorsque les deux derniers corps sont retrouvés. Des tests ADN, réalisés en Russie, puis aux États-Unis, prouvent alors que tous les corps exhumés sont ceux de la famille de Nicolas II et qu'Anastasia fait bien partie des victimes, mettant fin ainsi à une « supercherie » qui aura duré presque un siècle.