Cristian Mungiu a remporté sa deuxième Palme d'or au Festival de Cannes pour son film Fjord, après celle obtenue en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Le cinéaste roumain y met en scène Sebastian Stan et Renate Reinsve, déjà vus ensemble dans A Different Man d'Aaron Schimberg.
Une histoire inspirée de nombreuses affaires réelles
Le film raconte l'histoire d'un couple de Roumains très pieux accusé de maltraitance sur ses enfants dans une communauté norvégienne. Lorsque les services sociaux leur retirent leur progéniture, y compris le nourrisson allaité par sa mère, le doute s'installe. Sont-ils coupables ou stigmatisés en raison de leurs croyances religieuses strictes ? Qu'est-ce que la tolérance ? Est-elle pratiquée par tous de la même manière ? Plutôt que de donner une réponse définitive, Mungiu préfère laisser le spectateur se forger son propre avis.
Interrogé par 20 Minutes, le réalisateur a précisé : « Je me suis inspiré de nombreuses affaires différentes pour Fjord. J'ai reçu des témoignages, conversé avec des juristes, des spécialistes des affaires familiales, des psychologues et des familles avant d'écrire mon scénario. » Il affirme y avoir puisé toutes les nuances qu'il espère avoir communiquées à son récit.
Un cinéma qui fait réfléchir, sans donner de leçon
Mungiu justifie son refus de prendre parti pour l'un des personnages : « Je trouve que les films actuels mâchent trop souvent le travail au spectateur. J'en ai assez des gens qui prétendent que le cinéma “grand public” doit être décérébré. Je suis partisan du fait qu'il faut faire réfléchir le public. » Il ajoute : « J'estime faire du cinéma populaire avec du suspense et de la tension, du cinéma qui provoque des émotions. Mes films sont des déclencheurs d'idées. »
Il n'a pas peur qu'on lui reproche de ne pas donner clairement son avis : « Ce n'est pas mon point de vue sur cette affaire qui me semble le plus important. Celui auquel parviendront les gens qui ont vu le film vaut tout autant que le mien. Et c'est encore mieux s'ils sortent de la salle avec des doutes. J'espère que Fjord générera des débats. »
La tolérance en question
Pour Mungiu, ses personnages campés sur leurs certitudes reflètent une réalité : « Beaucoup de gens qui se croient tolérants sont en fait coincés dans des idées qu'ils tentent d'imposer aux autres. Le pire est qu'ils pensent souvent bien faire. Dans Fjord, celles et ceux qu'on peut considérer comme progressistes prennent des décisions très violentes et très douloureuses car elles concernent des enfants et leurs parents. L'idéologie peut faire d'énormes dégâts même si elle est bien intentionnée. »
Interrogé sur son camp, il répond : « Je veux être du côté de la tolérance, sans hypocrisie et mauvaise foi. [...] Je crois qu'il est impossible d'imposer une idéologie quelle qu'elle soit. Forcer les choses parvient souvent à l'effet contraire de ce que l'on souhaitait obtenir et à un terrible retour de bâton. On ne peut pas vivre en société si on estime que les gens qui ne pensent pas comme nous sont obligatoirement des imbéciles. »
Un regard sur l'avenir
Quant à son optimisme pour le futur, Mungiu se montre prudent : « J'aimerais l'être pour les plus jeunes mais je trouve agaçantes les personnes qui se montrent optimistes sans avoir aucun argument pour défendre leur thèse. » Il évoque ses enfants, âgés de 21 et 17 ans, conscients que le monde ne va pas bien. « C'est important d'essayer de comprendre ce qui se passe autour de nous. Le cinéma doit aussi servir à ça. [...] Je crois toujours au pouvoir bénéfique de l'art qui fait travailler nos cerveaux. »



