Samah Karaki : critiquer les bombardements en Iran m'expose à l'étiquette islamiste
Dans un entretien exclusif accordé au Nouvel Obs, la neuroscientifique franco-libanaise Samah Karaki, autrice de l'essai L'empathie est politique, s'alarme de la disparition progressive de l'empathie collective alors que la guerre au Moyen-Orient continue de faire des centaines de victimes civiles. Elle révèle également comment ses prises de position critiques envers les bombardements en Iran lui valent systématiquement d'être taxée d'islamiste, une étiquette réductrice qui selon elle entrave tout débat nuancé sur la région.
Une situation humanitaire catastrophique au Liban
Les chiffres officiels communiqués par le ministère de la santé libanais sont accablants : les tirs de l'armée israélienne ont provoqué la mort d'au moins 394 personnes en l'espace d'une seule semaine sur le territoire libanais. Depuis le début de l'offensive terrestre israélienne, plus de 58 000 civils ont été contraints de quitter leurs foyers sous la menace constante des bombardements, créant un déplacement massif de population aux conséquences humanitaires potentiellement sans précédent.
Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a d'ailleurs exprimé ses plus vives inquiétudes concernant l'impact humanitaire et politique de cet exode forcé. La situation est particulièrement critique dans le sud du pays, région d'origine de Samah Karaki, où l'armée israélienne poursuit son avancée avec pour objectif possible l'établissement d'une zone de contrôle s'étendant jusqu'au fleuve Litani, ce qui représenterait près de 8% du territoire libanais.
L'empathie comme engagement politique
Samah Karaki, qui a grandi à Beyrouth et dont la maison familiale se trouve précisément dans cette zone de conflit, développe dans son essai une réflexion approfondie sur la dimension politique de l'empathie. Pour la neuroscientifique, la capacité à ressentir la souffrance d'autrui n'est pas seulement une émotion individuelle mais constitue un véritable engagement citoyen et politique.
« Où va notre empathie lorsque des centaines de civils meurent chaque semaine dans l'indifférence générale ? » interroge-t-elle avec une pointe d'amertume. Elle observe avec consternation comment les discours médiatiques et politiques tendent à déshumaniser les victimes des conflits au Moyen-Orient, rendant leur souffrance abstraite et lointaine aux yeux de l'opinion publique internationale.
L'accusation systématique d'islamisme
Ce qui préoccupe particulièrement Samah Karaki, c'est la difficulté croissante à exprimer des critiques raisonnées concernant les opérations militaires dans la région sans être immédiatement cataloguée comme islamiste. « Dès que j'émet des réserves sur les bombardements en Iran ou que je souligne leurs conséquences humanitaires, on me colle immédiatement l'étiquette d'islamiste », déplore-t-elle.
Cette réaction automatique selon elle empêche toute analyse nuancée des conflits au Moyen-Orient et réduit la complexité des positions politiques à des catégories simplistes. La neuroscientifique insiste sur le fait que critiquer les actions militaires d'un État ne signifie pas nécessairement adhérer à l'idéologie de ceux qui s'y opposent, une distinction fondamentale qui semble de plus en plus difficile à faire comprendre dans le débat public.
Un contexte régional explosif
L'entretien intervient dans un contexte particulièrement tendu au Moyen-Orient, marqué notamment par un incendie majeur survenu dans un dépôt pétrolier de Téhéran les 7 et 8 mars 2026. Cet incident, dont les causes exactes restent à déterminer, ajoute une couche supplémentaire de tension dans une région déjà en proie à de multiples conflits.
Samah Karaki conclut son intervention en appelant à un retour à une empathie politique authentique, capable de reconnaître la souffrance humaine quelle que soit son origine géographique ou confessionnelle. Pour elle, c'est seulement en restaurant cette capacité fondamentale à ressentir la douleur d'autrui que pourront émerger des solutions durables aux conflits qui déchirent le Moyen-Orient depuis des décennies.



