Fabrice Balanche décrypte la reconfiguration géopolitique explosive au Moyen-Orient
Reconfiguration géopolitique explosive au Moyen-Orient

Fabrice Balanche analyse la reconfiguration géopolitique au Moyen-Orient

Maître de conférences en géographie à l'université Lyon-2 et arabisant, Fabrice Balanche est un spécialiste reconnu de la géopolitique au Moyen-Orient. Pour L'Express, il dévoile les dessous de la grande reconfiguration en cours dans cette région instable. Alors qu'Israël cherche à réaliser un « grand ménage » face à l'Iran et au Hezbollah, les États-Unis ambitionnent de reprendre le contrôle du Moyen-Orient pour contrer leur rival chinois, une démonstration de force qui porte déjà ses fruits auprès des pays du Golfe. En revanche, le régime iranien poursuit une stratégie jugée irréaliste et suicidaire en semant le chaos et en surestimant ses soutiens, tandis que l'intégrité territoriale du pays est menacée.

Les motivations divergentes d'Israël et des États-Unis

Dans un entretien avec L'Express, Fabrice Balanche souligne que si Israël et les États-Unis partagent l'objectif d'abattre le régime iranien, leurs motivations diffèrent profondément. Pour Israël, éliminer l'Iran signifierait se débarrasser définitivement de la menace nucléaire et balistique, ainsi que du financement de ses proxys comme le Hezbollah et le Hamas. C'est un enjeu vital pour l'État hébreu. En revanche, pour Donald Trump, l'Iran ne constitue pas une menace directe pour le territoire américain, mais plutôt un obstacle dans la rivalité avec la Chine. Les États-Unis cherchent à empêcher l'Iran de développer un programme nucléaire, tout en tenant compte des pétromonarchies du Golfe, qui ont investi massivement dans leur sécurité.

Lors de sa tournée au printemps 2025 en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar, Trump a sécurisé 1 000 milliards de dollars d'investissements en échange d'une protection militaire. Ces pays, vulnérables aux attaques sur leurs infrastructures critiques comme les stations de dessalement, dépendent de la confiance et de la stabilité régionale pour éviter l'effondrement de leur économie.

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La stratégie israélienne de « grand ménage »

Depuis le 7 octobre 2023, Israël a accéléré sa stratégie de neutralisation des menaces iraniennes. Tsahal a d'abord ciblé le Hezbollah au Liban, privant l'Iran d'un arsenal de missiles capable de frapper Israël. Ensuite, l'État hébreu a participé à la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie, coupant le corridor iranien vers Beyrouth. Enfin, il a éradiqué le Hamas à Gaza, éliminant la menace immédiate. Reste le programme nucléaire iranien, perçu comme une tumeur cancéreuse par les dirigeants israéliens, qui craignent son utilisation potentielle.

La réaction du Hezbollah après la mort d'Ali Khamenei a provoqué une offensive israélienne au Liban, risquant de semer à nouveau le chaos dans un pays déjà fragilisé. Les Libanais, y compris les chiites, critiquent la milice pour son incapacité à résister à une nouvelle attaque, rappelant la guerre de 2006 et ses conséquences désastreuses.

La rivalité sino-américaine au cœur des enjeux

Fabrice Balanche explique que la Chine est devenue l'obsession prioritaire des États-Unis, influençant leur stratégie au Moyen-Orient. Depuis l'ère Obama, Washington a pivoté vers l'Asie-Pacifique, cherchant à apaiser le Moyen-Orient pour se concentrer sur Pékin. Avec l'indépendance énergétique américaine grâce au pétrole de schiste, les États-Unis n'ont plus besoin du pétrole régional, mais veulent contrôler les hydrocarbures pour priver la Chine d'une énergie bon marché.

Près de 40% des hydrocarbures transitant par le détroit d'Ormuz vont en Chine, et 99% du pétrole iranien est vendu à Pékin à bas prix en raison des sanctions. En s'attaquant à l'Iran, les États-Unis visent à affaiblir la Chine et à maintenir le Moyen-Orient comme chasse gardée américaine.

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La réaction de la Chine et la stratégie iranienne

La Chine, consciente de cette stratégie, tente de contenir l'influence américaine sans s'engager pleinement. Elle fournit du matériel militaire à l'Iran, comme des missiles modernisés, et dispose de bases à Djibouti et au Pakistan pour surveiller la région. Pékin pourrait jouer les médiateurs, poussant l'Iran à renoncer au nucléaire en échange d'une garantie de non-ingérence américaine.

La stratégie iranienne de propagation du chaos est qualifiée d'irréaliste et suicidaire par Balanche. Les dirigeants iraniens, enfermés dans une bulle idéologique, surestiment leurs soutiens et sous-estiment les clivages régionaux, comme le désintérêt croissant pour la cause palestinienne dans les monarchies du Golfe.

Les perspectives d'évolution

La Russie, occupée en Ukraine, pourrait avoir conclu un arrangement tacite avec les États-Unis pour ne pas intervenir en Iran, d'autant que les relations entre Moscou et Téhéran se sont dégradées. Poutine a été déçu par le non-respect des engagements iraniens en Syrie.

Quant à un changement de régime en Iran, Fabrice Balanche évoque plusieurs scénarios : un revirement interne avec l'abandon du nucléaire, une opposition armée faible, ou une intervention militaire américaine limitée, jugée improbable en raison de la taille et de la résistance du pays. Les États-Unis préféreraient peut-être un scénario « vénézuélien », avec une évolution des élites iraniennes vers une ligne plus pragmatique.

En conclusion, la reconfiguration géopolitique au Moyen-Orient reste marquée par des jeux de pouvoir complexes, où les intérêts énergétiques, sécuritaires et stratégiques s'entremêlent, avec des conséquences imprévisibles pour la stabilité régionale.