Un séisme géopolitique après la mort de l'ayatollah Khamenei
La guerre en Iran et le décès de l'ayatollah Khamenei, suite au bombardement de sa résidence, constituent un véritable point de bascule historique. Cette situation provoque un big bang géopolitique aux conséquences imprévisibles pour l'équilibre mondial. Existe-t-il un risque réel de troisième guerre mondiale ? Quel avenir se dessine pour le Moyen-Orient et le droit international ? Quelles sont les motivations profondes de Donald Trump dans ce conflit ?
Dominique Moïsi, géopolitologue renommé et conseiller spécial de l'Institut Montaigne, répond aux questions les plus brûlantes trois jours après le déclenchement de l'opération « Fureur épique » par les armées américaine et israélienne.
Un changement de régime comme objectif déclaré
Le Point : Il y a quatre ans, vous affirmiez que l'invasion russe en Ukraine était un point de bascule historique. Est-ce à nouveau le cas aujourd'hui ?
Dominique Moïsi : La réponse est clairement oui. Nous ne sommes plus dans la configuration d'une guerre éclair comme celle des « Douze jours » en juin dernier. Cette offensive se veut totale : l'objectif déclaré des États-Unis et d'Israël est désormais un changement de régime en Iran. Cette volonté de transformation radicale rappelle étrangement la stratégie employée par la Russie en 2022 contre l'Ukraine.
L'objectif initial – empêcher l'Iran d'accéder à l'arme nucléaire et contrôler son arsenal de missiles – a été dépassé par cette ambition de renversement complet. L'idée sous-jacente est qu'on ne peut pas faire confiance au régime iranien actuel, et que le seul moyen d'instaurer un certain équilibre dans la région serait sa disparition pure et simple.
Les événements qui ont préparé ce basculement
Plusieurs événements majeurs ont conduit à cette situation explosive :
- La guerre des « Douze jours » a révélé la vulnérabilité des forces iraniennes
- Les manifestations des 8 et 9 janvier 2026 ont mis en lumière l'extrême impopularité du régime
- La répression sanglante qui a fait plus de 30 000 morts a achevé de délégitimer le régime aux yeux du monde
- Les racines profondes se trouvent peut-être dans les pogroms du 7 octobre et la guerre de Gaza
Vers une régionalisation du conflit ?
L'Iran a visé des pays du Golfe possédant des bases militaires occidentales, ainsi que Chypre. Le Hezbollah libanais a quant à lui tiré sur Israël. En frappant les bases américaines et occidentales un peu partout, l'Iran cherche à ce que les pays arabes de la région exercent des pressions sur les États-Unis.
« Cette stratégie peut se retourner contre les ayatollahs », analyse Dominique Moïsi. « Ce seront les pays du Golfe qui, attaqués par l'Iran, se défendront et participeront à la grande coalition contre le régime des mollahs, accélérant ainsi la régionalisation du conflit. »
Le risque de troisième guerre mondiale
Le risque existe, mais davantage à partir de la guerre en Ukraine que du conflit iranien. Si la Russie attaquait des membres de l'OTAN, ceux-ci répliqueraient, provoquant probablement un scénario catastrophe. La guerre au Moyen-Orient est surtout porteuse de conséquences économiques majeures, potentiellement mondiales, liées à sa position de plateforme de production d'hydrocarbures.
L'avenir du droit international
Après la capture de Maduro au Venezuela, voici le deuxième épisode en 2026 où les États-Unis agissent en dehors des règles de l'ONU. « Cela fait un moment que le droit international a été mis de côté », constate le géopolitologue. « Nous basculons dans un monde où, de plus en plus, la force fait le droit et où la loi du plus fort devient la loi tout court. »
Il existe une inadéquation totale entre les besoins du monde et les Nations unies telles qu'elles sont aujourd'hui : une organisation affaiblie, déconsidérée, paralysée par la désunion.
La marginalisation de la France et de l'Europe
La France n'aurait pas été informée de l'intervention américano-israélienne. « Cette séquence traduit plutôt une marginalisation de la France et de l'Europe », explique Dominique Moïsi. « Dans cette région du monde si proche géographiquement et si importante sur les plans géoéconomique et géostratégique, notre influence diminue. »
L'opportunité pour la France serait de se consacrer davantage à sa responsabilité en Ukraine, où elle est maintenant le principal soutien au peuple de Volodymyr Zelensky. Ce dossier est plus important pour elle que ne peut l'être encore le dossier moyen-oriental.
Les motivations de Donald Trump
Pour décrypter la politique étrangère de Donald Trump, un moteur important doit être retenu : la gloire personnelle. L'ayatollah Khamenei était localisé et vulnérable, tout comme une grande partie de l'appareil dirigeant iranien. « Trump a vu là l'occasion d'entrer dans l'histoire comme l'homme qui, après quarante-sept ans, aura fait tomber les mollahs », analyse le géopolitologue.
On peut aussi y voir une manœuvre de politique intérieure. Sa popularité chute à l'approche des élections de mi-mandat, et l'affaire Epstein constitue un puits sans fond de révélations compromettantes. Pour détourner l'attention, rien n'est plus efficace qu'une guerre spectaculaire.
Quel avenir pour le Moyen-Orient ?
S'il tombe, il faudra voir quel type de régime verra le jour après la mort de Khamenei. Va-t-il être remplacé par un pouvoir stable, légitime, démocratique ? Ou est-ce qu'il y a un risque de chaos qui renforcerait encore plus le désordre de la région ? La fin de ce régime qui a tiré sur sa jeunesse est évidemment souhaitable, mais ce serait faire preuve d'un extrême optimisme que de croire déjà au scénario de la pacification dans la région.



