Le Hezbollah et la crise libanaise : entretien exclusif avec un député
Parti, mais aussi milice, le Hezbollah concentre tous les regards au Liban. Depuis sa décision de frapper le nord d’Israël le 2 mars dernier, pour venger l’élimination par les États-Unis et Israël de l’ayatollah Khamenei dans un bombardement deux jours plus tôt à Téhéran, il a fait sombrer le pays du Cèdre dans une nouvelle guerre qui a déjà fait plus de 2 500 morts et près de 1 million de déplacés. Malgré l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu le 15 avril, des bombardements se poursuivent de part et d’autre de la frontière provisoire tracée par les Nations unies en 2000. Washington organise des négociations directes entre Israël et le Liban pour la première fois en trente-trois ans.
Pour les deux pays voisins, toujours officiellement en guerre, l’objet principal des discussions concerne le désarmement du Hezbollah, le mouvement islamiste chiite lié à la République islamique d’Iran. Appelant à la disparition de l’État hébreu dès sa création en 1982, le « parti de Dieu » domine la scène politique libanaise depuis près de deux décennies. Si la France considère sa branche armée comme terroriste, elle reconnaît et discute avec sa formation politique.
Député du Hezbollah depuis 1996 dans la circonscription Baalbek-Hermel, dans la Bekaa (dans l’est du Liban), Hussein Hajj Hassan a servi comme ministre de l’Agriculture et ministre de l’Industrie de 2009 à 2019 dans plusieurs gouvernements libanais successifs. Aujourd’hui âgé de 65 ans, cet ancien professeur d’université en physique-chimie a accepté de recevoir Le Point dans l’enceinte du Parlement libanais, l’un des rares lieux où il s’estime à l’abri des frappes israéliennes.
Des négociations directes jugées illégitimes
Le Point : Comment avez-vous accueilli l’annonce de négociations directes entre le Liban et Israël ?
Hussein Hajj Hassan : C’est une grave faute de la part des autorités libanaises que d’entamer des négociations directes avec l’ennemi israélien. La première raison est que d’après notre Constitution, Israël est considéré comme un ennemi. Or nous n’avons apporté aucune modification à cet égard. Par conséquent, les autorités ont outrepassé la loi.
N’est-il pas au contraire positif que les deux pays se parlent directement ?
Il faut savoir que l’ennemi israélien ne respecte jamais aucun accord. Par exemple, regardez la trêve qui a été établie dans la région le 8 avril, sous l’égide de l’Iran et du Pakistan, et que les États-Unis ont acceptée. La nuit du 7 au 8 avril, Benyamin Netanyahou a contacté Donald Trump pour lui demander que le Liban ne fasse pas partie du cessez-le-feu, et le président américain a accepté. Le problème est que les responsables libanais ont accepté que le Liban ne soit pas inclus dans les négociations d’Islamabad.
L’annonce de pourparlers directs israélo-libanais n’a-t-elle pas permis d’arracher au préalable un cessez-le-feu au Liban ?
Encore une fois, le problème est que la trêve n’a pas été respectée par Israël au Liban. Ce n’est que huit jours après les massacres commis le mercredi 8 avril [les bombardements israéliens qui ont visé, selon Israël, des membres du Hezbollah, faisant 350 morts selon le ministère libanais de la Santé, NDLR] que Donald Trump a déclaré que la trêve prenait effet au Liban. Mais en même temps, le président américain a indiqué qu’Israël avait le droit de se défendre. Cette notion est gravée dans un document distribué par le secrétaire d’État Marco Rubio. Or là non plus, les autorités libanaises n’ont rien dit. On ignore si Beyrouth a participé à la rédaction de ce texte, s’il l’a accepté, ou même s’il en a été informé. Permettez-moi dès lors de vous demander : le Liban a-t-il lui aussi le droit de se défendre ?
Violations du cessez-le-feu
Le Hezbollah ne viole-t-il pas de la même manière la trêve, en frappant le territoire israélien ?
Oui, en effet, mais il ne s’agit que de réactions du Hezbollah aux violations commises par Israël contre son territoire. Le plus flagrant et choquant dans cette histoire, c’est qu’Israël affirme qu’il fait cela avec l’accord des États-Unis et du Liban. Donc pour répondre à votre question, non, il n’y a plus de cessez-le-feu. Israël bombarde des villages et détruit des maisons et institutions, demandant aux habitants de quitter leur terre. C’est un grand problème.
Au lendemain de l’annonce du cessez-le-feu au Liban, Israël a déclaré avoir tracé dans le sud du pays une ligne jaune instaurant une « zone de sécurité » vidée de toute présence humaine.
Il faut prendre un peu de recul et comprendre ce qui se passe réellement dans la région. Il y a quelques mois, Benyamin Netanyahou a présenté une carte du grand Israël, qui englobe la Palestine, le Liban, la Jordanie, une grande partie de la Syrie et des morceaux de l’Arabie saoudite et de l’Égypte. Or Netanyahou n’est pas un influenceur quelconque. C’est un Premier ministre. Il a clairement dit qu’il voulait une région désarmée, avec l’installation de zones tampons dans le sud du Liban, de la Syrie et au nord de Gaza. Voilà le projet.
Pourtant, les responsables israéliens affirment qu’Israël veut avant tout empêcher les tirs de roquettes sur son territoire, et craint que ne se reproduise un nouveau 7 Octobre depuis le Liban.
C’est comme l’histoire de la poule et de l’œuf. Le Hezbollah n’était pas présent au Liban avant 1982 [date de sa création, NDLR], or il y avait déjà des massacres, des invasions, et des bombardements israéliens dans le pays avant cette date [l’installation au sud Liban de l’Organisation de libération de la Palestine en 1971 a néanmoins a favorisé les hostilités, NDLR]. La Résistance [façon dont les partisans du Hezbollah nomment le parti, NDLR] n’est pas le début de l’histoire. Le commencement, c’est l’occupation, qui est la politique israélienne dans la région.
La trêve de 2024 et la riposte
Israël et le Hezbollah n’étaient-ils pas parvenus en novembre 2024 à un cessez-le-feu qui avait mis fin à la dernière guerre ?
Entre le 27 novembre 2024 et le 2 mars 2026, le Hezbollah n’a pas lancé une seule balle, un seul missile, contre Israël. Pourquoi, dès lors, Israël n’a-t-il pas mis fin à ses raids ? Pourquoi n’a-t-il pas quitté les cinq positions qu’il occupait au Liban ? Nous avons eu 500 martyrs, 1 000 blessés, 10 000 à 15 000 maisons détruites. Nos prisonniers sont toujours détenus. Et la reconstruction n’a jamais commencé.
Comment se fait-il que le Hezbollah n’ait pas réagi à ces plus de 15 000 violations du cessez-le-feu, qui ont d’ailleurs été documentées par la force des Nations unies au Liban (Finul), avant de riposter finalement quand la guerre a éclaté en Iran ?
C’est très simple. Lorsqu’un allié, aussi fort que l’Iran, est attaqué par les États-Unis et Israël, il est normal que le Hezbollah, allié à Téhéran, essaie de changer la situation au Liban par son soutien, qui est cette guerre. D’ailleurs, l’Iran affirme désormais dans ses négociations avec les États-Unis qu’il n’acceptera aucun cessez-le-feu global et définitif qui n’inclut pas une solution pour le Liban.
Pourtant, lors de la « guerre des douze jours » menée en juin 2025 par Israël en Iran, le Hezbollah n’a pas réagi.
C’est vrai, mais chaque période possède ses propres estimations et données spécifiques sur lesquelles on se base pour prendre des décisions. Le volume des frappes n’était pas le même qu’aujourd’hui, la situation était différente. Mais laissez-moi vous poser à mon tour une question : quand le Hezbollah a-t-il rendu un service à l’Iran ?
Lorsqu’il a frappé Israël le 8 octobre 2023, au lendemain des massacres du 7 Octobre ?
Il s’agissait d’un soutien à Gaza, qui n’est pas une question iranienne.
Le 2 mars dernier, lorsqu’il a lancé six roquettes contre Israël pour venger la mort de l’ayatollah Khamenei ?
Cette vengeance est une question morale. L’ayatollah Khamenei était adulé par 300 à 400 millions de personnes. Mais je vous répète que nous sommes entrés dans cette guerre pour des raisons totalement libanaises. Il s’agissait de changer la situation qui a eu cours au Liban pendant quinze mois. Le temps de la retenue est terminé. Nous allons riposter à chaque attaque israélienne. Si les Israéliens respectent le cessez-le-feu, nous le respecterons. Mais s’ils ne le font pas, nous avons le droit de riposter.
Scission avec le gouvernement libanais
Une partie importante de la classe politique libanaise estime qu’avec sa décision de frapper Israël le 2 mars, le Hezbollah a, d’une certaine manière, suicidé le Liban. Le comprenez-vous ?
Et les quinze mois où nous n’avons rien fait, qu’est-ce que c’était ? Malgré nos martyrs. Nos blessés. Nos destructions. Nos prisonniers. Était-ce la paix ? C’est vrai que nous sommes aujourd’hui en guerre, mais rappelez-vous ce qui s’est passé pendant cette année et demie. Le mécanisme de cessez-le-feu qui a été mis en place, sous la supervision de la France, des États-Unis et de l’ONU, s’est transformé en outil totalement insipide, soumis aux diktats américains, avec un État libanais totalement inactif. Pendant quinze mois, la seule tâche qu’avaient les responsables libanais était de recevoir les Américains et de se soumettre à leurs désirs. Cette démarche était en réalité mauvaise. C’était là aussi une faute.
Pourquoi êtes-vous si critique envers l’État libanais ?
Nous sommes du côté de l’État. Mais la tâche de l’État est de libérer les territoires, de libérer les prisonniers, de reconstruire les villages et de faire cesser l’agression israélienne. Or en vérité, il ne fait que pression sur nous.
Comprenez-vous la décision du gouvernement libanais de déclarer « illégal » l’armement du Hezbollah le 9 mars dernier ?
Cette décision ne vaut rien. Nous avons continué la résistance et nous allons continuer la résistance.
Est-ce à dire que vous êtes aujourd’hui en scission avec le gouvernement ?
Oui, il y a une scission, et nous avons d’ailleurs quitté le gouvernement. Le Liban est un État confessionnel où les décisions sont consensuelles. Or la décision du gouvernement libanais est dangereuse car elle crée des tensions à l’heure où il existe une grande division dans notre pays. Lorsque des partisans du Hezbollah voient leurs villages détruits, leurs enfants tués, et que dans le même temps ils aperçoivent notre ambassadeur aux États-Unis poser à côté de l’ambassadeur d’Israël, ce n’est tout simplement pas possible. Ce n’est pas ainsi que les choses doivent être faites.
Est-ce à dire que vous ne négocierez jamais avec Israël ?
Il est tout à fait normal de négocier, mais de manière indirecte. En revanche, il n’est tout simplement pas acceptable de prendre une photo avec un ennemi sans aucun résultat.
Le gouvernement libanais n’a-t-il pas obtenu un cessez-le-feu avant de négocier ?
Où est ce cessez-le-feu ? Donald Trump l’a annoncé, mais il n’y en a en réalité aucun. Rendez-vous compte, cela fait maintenant près de trois semaines que le cessez-le-feu est violé, et nous n’assistons à aucune déclaration de la part des responsables libanais condamnant Israël et demandant aux États-Unis d’agir. Engagés dans leur processus de négociations directes, ils ne peuvent plus l’arrêter.
Pas de guerre civile, mais une intransigeance assumée
Existe-t-il aujourd’hui un risque de guerre civile au Liban ?
Non, ni le parti ni nos partisans ne souhaitent de guerre civile.
Après avoir subi deux guerres qui ont décapité son commandement politique et militaire, le Hezbollah peut-il rester aussi intransigeant ?
Cela fait quinze mois que l’on entend que nous sommes affaiblis. Regardez notre puissance actuelle au combat. Trouvez-vous vraiment que nous sommes affaiblis ? Le chef du commandement nord de l’armée israélienne a lui-même déclaré devant les habitants qu’il avait été surpris par la force dont nous faisions preuve. Ce qui se passe aujourd’hui sur le champ de bataille n’a plus rien à voir avec la guerre de 2024. Nous avions à l’époque beaucoup de points faibles que nous ne connaissions pas. Nous y avons remédié.
Le président Joseph Aoun mise sur l’armée libanaise pour désarmer le Hezbollah. Un accord est-il envisageable ?
Je crois qu’il est d’abord nécessaire d’armer l’armée libanaise afin qu’elle soit en mesure de défendre le Liban contre le danger israélien. Si cette demande est satisfaite, alors on pourra discuter de ce que l’on peut faire.
Une partie non négligeable de la population considère aujourd’hui le Hezbollah comme l’agent de l’Iran au Liban.
Nous sommes des Libanais. Ces gens peuvent dire ce qu’ils veulent, mais ils doivent fournir des preuves.
Une solution de compromis ne pourrait-elle pas voir le Hezbollah rendre ses armes et rester un parti politique influent au Liban ?
Ce que nous souhaitons, c’est le retrait israélien de notre territoire, l’arrêt des agressions israéliennes, le retour des prisonniers ainsi que celui des déplacés, la reconstruction des maisons et institutions détruites. Enfin, l’État libanais doit adopter une stratégie claire de défense et expliquer comment il compte protéger le Liban face aux actions israéliennes. Ensuite, nous verrons.
Vous excluez donc tout désarmement rapide ?
J’ai récemment eu cette même discussion avec un ambassadeur qui me demandait pourquoi on ne rendait pas nos armes dès à présent. Je lui ai répondu qu’il n’y a que les idiots qui donneraient cette carte toute de suite. Une personne intelligente ne joue sa carte gagnante que s’il gagne quelque chose en retour. Cela signifie que le gouvernement, en déclarant d’ores et déjà illégales les armes du Hezbollah, a pris la mauvaise décision.



