Bernard Haykel analyse les trois scénarios pour l'Iran après la mort de Khamenei
Haykel : trois scénarios pour l'Iran après Khamenei

Un expert du Moyen-Orient analyse la crise iranienne

Bernard Haykel, professeur d'études du Proche-Orient à l'université de Princeton et chercheur à l'Hudson Institute, est l'un des universitaires les mieux informés sur la région. Chroniqueur pour L'Express, il bénéficie notamment d'un accès personnel à Mohammed ben Salmane (MBS), prince héritier d'Arabie saoudite. Dans un entretien exclusif, il évoque l'évolution du régime iranien après l'attaque américano-israélienne ayant provoqué la mort du Guide suprême Ali Khamenei et la riposte iranienne ciblant Israël et les pays du Golfe.

Un moment existentiel pour Téhéran

L'Express : Le régime iranien a riposté à la mort de Khamenei en ciblant Israël et les pays du Golfe. Comment cette guerre peut-elle évoluer ?

Bernard Haykel : Nous sommes clairement face à un moment existentiel pour le régime iranien. La question centrale est de savoir s'il va devenir suicidaire ou purement meurtrier. Traditionnellement, c'est un régime qui tient énormément à sa survie, toujours assez prudent pour éviter le suicide stratégique. Il a préféré utiliser les armes de ses proxys comme le Hezbollah ou les Houthistes.

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Mais après cette attaque, il pourrait devenir beaucoup plus agressif, en tentant de fermer le détroit d'Ormouz ou en ciblant les centres pétroliers dans tout le Golfe, avec pour objectif de créer un chaos mondial. Jusqu'à présent, les Iraniens n'avaient pas choisi d'attaquer les centres énergétiques, car ils craignaient terriblement des représailles américaines sur leurs propres installations.

Ils savent également que Donald Trump tient absolument à ce que le pétrole et l'énergie ne soient pas touchés, souhaitant maintenir un prix du baril bas pour les élections. Le choix des cibles par les Iraniens constituera donc un indicateur crucial pour déterminer s'ils sont décidés à aller jusqu'au bout.

Les divisions internes du régime

À l'intérieur du régime iranien, deux positions s'affrontent constamment. Un groupe très prudent, qui avait recommandé de ne pas répliquer après la mort du général Soleimani en 2020, ou qui avait poussé à une réponse mesurée durant la guerre des douze jours. Face à lui, un groupe beaucoup plus agressif estime que l'Iran aurait dû se montrer bien plus violent.

Après l'assassinat de Khamenei, on observe un ralliement autour des anciens du régime, les durs. Cette polarisation interne conditionnera largement la réponse iranienne dans les prochaines semaines.

Les trois scénarios possibles

L'Express : Quels sont les scénarios envisageables pour l'avenir de l'Iran ?

Bernard Haykel : Trois scénarios principaux se dessinent :

  1. Le renforcement radical : Le régime se durcit et devient plus radical. Les durs ont la capacité de mater leur population, car ils disposent toujours des armes et sont parfaitement organisés. La population qui les déteste n'a ni armes ni figure inspirante comparable à un Lénine.
  2. La solution "vénézuélienne" : Le régime reste en place, mais avec à sa tête des "mous", des personnes prêtes à accepter les conditions américaines. L'Iran deviendrait un pays normal, sans cause révolutionnaire, poursuivant ses intérêts nationaux plutôt qu'islamistes. Il cesserait de cibler les États-Unis et Israël dans ses discours, et mettrait fin au financement de milices à l'étranger.
  3. La chute du régime : Le régime tombe, même si cette éventualité reste compliquée. La crainte majeure serait alors une guerre civile. L'Iran pourrait devenir un État en faillite, semblable à la Syrie de Bachar el-Assad, à la Libye ou au Yémen. L'intégrité des frontières serait menacée par les minorités kurdes, baloutches ou azéries.

Cette dernière possibilité inquiéterait profondément les 92 millions d'Iraniens, mais aussi leurs voisins comme le Koweït ou l'Arabie saoudite. Ces pays du Golfe redoutent l'arrivée de réfugiés et le chaos à leurs frontières. Paradoxalement, Israël s'en préoccuperait moins : un Iran implosé, sans État centralisé, ne constituerait plus une menace existentielle.

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Les réactions régionales et internationales

L'objectif affiché d'Israël et des États-Unis reste le changement de régime. Cependant, Bernard Haykel s'interroge sur la faisabilité d'une telle transformation uniquement par des attaques aériennes, face à une population non organisée et sans leader fort.

Pour Benyamin Netanyahou, il s'agit clairement d'une grande victoire politique, lui permettant de saisir une opportunité historique pour détruire la menace iranienne. Israël apparaît désormais comme la grande puissance régionale, capable de frapper n'importe qui et n'importe quand. Dans cette nouvelle philosophie de défense, les Israéliens n'accepteront plus d'être encerclés par des forces hostiles.

En revanche, la situation est plus complexe pour Donald Trump. Si le conflit reste limité à quelques jours, l'opération pourra être présentée comme un succès. Mais si la guerre s'étend, avec des attaques iraniennes contre les centres pétroliers ou les navires, le chaos pourrait devenir mondial. Le cours du marché du pétrole servira de premier indicateur.

Les pays du Golfe entre crainte et pragmatisme

Les frappes contre des villes ultra-sécurisées comme Dubaï ont marqué un tournant. Le modèle de stabilité et de "dolce vita" s'est effondré, et les Iraniens pourraient frapper encore plus fort, créant d'énormes problèmes pour le modèle économique de la région.

Contrairement à ce qu'a affirmé le Washington Post, Mohammed ben Salmane n'était pas favorable à une attaque contre l'Iran. Aujourd'hui, l'Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis souhaitent que le conflit se termine au plus vite. Ils pourraient tenter de faire pression sur Trump pour qu'il déclare une victoire, même si le régime ne tombe pas.

Un débat interne agite le régime saoudien concernant l'envoi d'avions contre l'Iran. Reste à savoir si cette participation restera symbolique ou si l'Arabie saoudite est prête à entrer dans une vraie guerre. Dans tous les cas, les Saoudiens et les Émiratis préfèrent un régime iranien affaibli mais stable, plutôt que le chaos absolu.

Le pari géopolitique de Trump

Bernard Haykel considère cette opération comme le plus grand pari géopolitique de Donald Trump. Le président américain a probablement été convaincu par Netanyahou que l'action serait rapide et couronnée de succès. Des militaires américains l'avaient pourtant averti des difficultés potentielles.

Netanyahou a dû argumenter que le régime iranien n'avait jamais été aussi faible, sans forces antiaériennes significatives, avec un soutien populaire érodé après la répression ayant fait 30 000 morts. Trump, qui avait promis d'aider le peuple iranien avant de se rétracter, était particulièrement sensible à cette trahison.

Si le régime ne tombe pas et s'endurcit au contraire, faisant exploser le prix du pétrole, Trump subirait une énorme leçon, à l'image de George W. Bush qui croyait la guerre en Irak rapide en 2003. Mais Trump, élève de son ancien avocat Roy Cohn, a appris qu'il décidait lui-même de la vérité. Il pourrait parfaitement affirmer que la mort de Khamenei constitue une victoire totale et mettre fin aux opérations.

L'Europe spectatrice impuissante

L'Europe apparaît complètement impuissante dans cette crise régionale. Les Français et les Britanniques, pourtant historiquement présents au Moyen-Orient, n'ont même pas été consultés avant les attaques. Ils se contentent d'observer les événements en spectateurs.

En fin de compte, les Européens se rangeront probablement du côté du vainqueur. Si un pays comme l'Arabie saoudite entre en guerre contre l'Iran, ils soutiendront encore plus fermement les Américains et les États arabes. Mais ils ne disposent pas des capacités de renseignement et de logistique des Américains et des Israéliens, qui ont fondamentalement changé la nature de la guerre dans la région.