Les batailles culturelles, aussi incertaines que les conflits au Moyen-Orient
Au début des années 2020, dans la foulée de MeToo et Black Lives Matter, une gauche progressiste qui ne jurait que par la justice sociale, la reconnaissance des identités et la lutte contre les discriminations semblait irrésistible. Partie des campus américains, la vague dite « woke » avait submergé les médias et les entreprises. Avec la victoire de Donald Trump en 2024, le reflux n’en fut que plus brutal. Les grandes heures du wokisme appartenaient déjà au passé : après un pic en 2021-2022, le mouvement n’a cessé de décliner depuis, nous apprennent des analyses statistiques de The Economist.
Il n’en fallait pas plus pour que la droite anti-woke (aussi appelée « droite radicale », « droite populiste » ou encore « nouvelle droite ») savoure sa victoire et se rêve en position hégémonique. Mais ces dernières semaines, aux États-Unis comme en Europe, les nuages se sont accumulés au-dessus de cette internationale réactionnaire. Victime de ses outrances comme de son « excursion » en Iran, sa mascotte la plus médiatique, Donald Trump, connaît une baisse de popularité constante, à l’inverse de son premier mandat. En avril, le président américain est tombé autour des 35 % d’opinions favorables, et son vice-président J.D. Vance, présenté comme son successeur et figure de proue de la droite radicale, ne se porte pas mieux. Selon le data journaliste de CNN Harry Enten, il est à ce stade le vice-président le plus impopulaire de l’Histoire, avec une baisse de son taux d’approbation net de 21 points depuis janvier 2025.
L’échec d’une révolution culturelle
La tendance qui se dessine fait même dire à Yascha Mounk, professeur à l’université Johns-Hopkins et fin analyste de la vie politique américaine, que le trumpisme a d’ores et déjà échoué à imposer sa révolution culturelle. « Face au mouvement woke, il y a eu une demande forte pour une culture plus ouverte. Donald Trump, qui a un instinct politique impressionnant, a su l’utiliser pour se faire réélire. Mais il n’y a jamais eu de demande massive pour l’extrême droite Maga. D’une certaine manière, Trump a commis la même erreur que les démocrates, en pensant que le rejet des excès du camp d’en face signifiait que la majorité du pays était d’accord avec une vision extrême. »
Mais pour la nouvelle droite, le revers le plus cuisant a probablement eu lieu en Hongrie, où Viktor Orban a essuyé une lourde défaite électorale après seize années au pouvoir. Car si Donald Trump monopolise l’espace médiatique, le chantre de la démocratie illibérale était bel et bien considéré comme le parrain intellectuel de la mouvance. « La Hongrie sous Orban avait créé un écosystème d’organisations conservatrices qui étendaient leur influence partout en Europe. Le mouvement conservateur va devoir se remettre en question, car Orban était l’idéologue en chef », souligne le politologue Thibault Muzergues.
Une droite devenue woke ?
En France, les audiences de la chaîne CNews sont en baisse. La « Fox News française », propriété de Vincent Bolloré, a perdu en mars sa place de leader des chaînes d’information en continu. Elle a certes pâti des remous en interne provoqués par l’affaire Morandini, ainsi que d’une actualité défavorable entre élections municipales et crise au Moyen-Orient. Mais pour Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques, ces mauvais résultats traduisent aussi ses limites idéologiques. « La baisse d’audience de CNews me paraît liée à sa transformation en chaîne de commentaires politiques permanents de plus en plus vifs qui laissent peu de place ni à l’information brute, ni même à la culture de droite au sens philosophique. On n’y voit peu de véritables penseurs conservateurs comme Pierre Manent ou Chantal Delsol par exemple. Aujourd’hui, il y a une sorte d’émulation entre les invités qui sont en plateau, pour aller vers le discours le plus rigide et ne faire que du commentaire, notamment de fait divers. Ce qu’il faudrait, c’est de la confrontation. »
Dans son récent La Droite woke (L’Observatoire), Thibault Muzergues défend la thèse selon laquelle la droite radicale ferait montre des mêmes excès que son adversaire, la gauche woke. Les deux camps, écrit le politologue, partagent la même obsession identitaire et font preuve d’une même intolérance à l’égard des opinions divergentes. À la différence près que cette « droite woke » ne sévit pas que sur les réseaux sociaux ou dans les rues, mais a accédé au pouvoir. Aux États-Unis, le trumpisme a ainsi prouvé à quel point la cancel culture pouvait faire des dégâts massifs, entre licenciements, coupes de budgets, attaques contre la science ou interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires. « Le mouvement conservateur, y compris dans ses franges radicales, autorisait historiquement beaucoup plus de débats que la gauche – mais ce n’est plus le cas, avec un esprit d’intolérance de plus en plus fort », note Thibault Muzergues, qui souligne que CNews s’est par exemple transformé en « safe space conservateur », alors même qu’elle vantait la liberté d’expression. Les intervenants de gauche, comme Laurent Joffrin, ont disparu, et même le chroniqueur Philippe Bilger, pourtant un conservateur revendiqué, a été évincé pour avoir osé critiquer Nicolas Sarkozy ou Benyamin Netanyahou. Chez Grasset, autre propriété de Vincent Bolloré, l’éviction brutale de l’éditeur Olivier Nora a choqué bien au-delà de la gauche, à l’image de l’écrivain Pascal Bruckner qui a dénoncé un « acte de mort ».
Autre travers de cette « droite woke » : une victimisation permanente, même quand elle est en position de pouvoir. « Ce qu’il y a de merveilleux avec la droite conservatrice française, c’est qu’elle peut expliquer depuis une position institutionnelle qu’elle est empêchée de parler », observe Jean-Yves Camus, qui cite le cas de la commission sur l’audiovisuel public. « Le rapporteur Charles Alloncle a répété qu’il était soumis à une chape de plomb de l’extrême gauche alors qu’on ne parle que de sa commission. Il y a une sorte de victimisation perpétuelle. C’est une forme d’esprit très particulière, liée au fait que ces gens appartiennent à une droite qui a très longtemps été soumise à de multiples cadenas, notamment celui d’une dominance de la pensée de gauche. Mais le coup du marxisme qui régit l’ensemble des systèmes de représentation en France, c’est un peu éculé ! »
L’impasse de la religion
Selon Janan Ganesh, chroniqueur vedette du Financial Times, la droite populiste fait également fausse route électorale quand elle met l’accent sur Dieu. Le Boris Johnson du Brexit ou le Donald Trump de 2016 se focalisaient sur l’immigration et le contrôle des frontières. Le Trump de 2026 organise une prière collective dans le bureau Ovale, lit la Bible et se dépeint en Jésus. Catholique converti en 2019, J.D. Vance donne des leçons théologiques à son compatriote Léon XIV. « Ce n’est pas parce que les électeurs indécis sont opposés au mouvement 'woke' qu’ils sont pour autant résolument conservateurs », estime Janan Ganesh. Les clashs de l’administration Trump ont fini par heurter une partie de son électorat religieux.
Chez nous, CNews a fait un flop avec une programmation spéciale pour la Semaine sainte. « La droite catholique française voulait faire de la France un Puy du Fou, mais le pays aujourd’hui est loin d’être ultramontain. Vincent Bolloré, à travers ses médias, rend cette droite catholique visible, dans une optique missionnaire, mais cela ne correspond plus à ce que sont aujourd’hui nos sociétés occidentales », assure Thibault Muzergues.
« Les réseaux sociaux offrent une telle chambre d’écho que les activistes sont convaincus que la majorité est avec eux. Or la majorité n’est ni woke, ni extrémiste de droite », conclut Yascha Mounk, avant d’inviter à la prudence face à ces revers de la droite populiste. Si les extrêmes droites ont perdu quelques batailles, elles n’ont pas perdu la guerre. Nul doute qu’elles ont les yeux rivés sur la prochaine grande échéance électorale : l’élection présidentielle française de 2027, où une victoire du Rassemblement national n’est pas à écarter.



