La rivalité croissante entre l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis
La guerre en Iran a temporairement relégué au second plan une rivalité montante au Moyen-Orient : les tensions entre l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, ainsi qu'entre leurs dirigeants Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ). Avant les attaques israéliennes et américaines, ces États du Golfe s'opposaient déjà du Yémen au Soudan, sous le regard de Donald Trump. Aujourd'hui, ils sont tous deux ciblés par un régime iranien déterminé à exporter le chaos dans la région. Les mollahs vont-ils ressouder MBS et MBZ et accélérer le rapprochement entre l'Arabie Saoudite et Israël, alors que les Émirats sont déjà officiellement alliés à Tel Aviv ?
Les causes profondes de la rivalité
Bernard Haykel, professeur d'études du Proche-Orient à l'université de Princeton, chercheur à l'Hudson Institute et chroniqueur à L'Express, analyse cette rivalité. Il souligne des causes à la fois structurelles et personnelles entre deux modernisateurs autoritaires qui détestent les islamistes mais s'opposent dans leur vision géopolitique.
Différences structurelles majeures : L'Arabie Saoudite est plus grande que l'Europe de l'Ouest, avec plus de 2 millions de km² et près de 24 millions d'habitants. Les Émirats, eux, comptent 80 000 km² et à peine 1 million d'Émiratis, sans inclure les travailleurs étrangers. MBS compare cette relation à celle entre la France et Monaco, soulignant que l'Arabie doit gérer des problèmes de santé, d'éducation et de pauvreté, tandis que les Émirats peuvent régler rapidement beaucoup de problèmes avec leurs ressources financières.
Politiques pétrolières divergentes : L'Arabie Saoudite peut produire près de 10 millions de barils par jour, avec 2 millions de réserves mobilisables rapidement, agissant comme une banque centrale du pétrole pour stabiliser le marché. Les Émirats ont une capacité de 4 millions de barils par jour, visant 5 millions, et souhaitent produire rapidement avant la transition énergétique, même à bas prix, car ils n'ont pas de déficit budgétaire. Ryad, elle, a besoin d'un prix minimum de 90 à 100 dollars par baril pour ses équilibres financiers.
Compétition économique : Les deux pays rivalisent dans la diversification économique, notamment dans l'intelligence artificielle, les investissements étrangers, le tourisme et les secteurs logistiques. Les Émirats ont une avance de dix ans avec des compagnies aériennes comme Emirates et Etihad Airways, tandis que l'Arabie vient de lancer Riyadh Air. Le projet Neom visait à créer un nouveau Dubaï, mais MBS a depuis fait marche arrière.
Visions géopolitiques opposées
MBZ a une obsession : les Frères musulmans. Il est prêt à soutenir des mouvements séparatistes au Soudan, en Somalie ou au Yémen pour empêcher les islamistes d'accéder au pouvoir. Les Saoudiens ne comprennent pas pourquoi un petit pays comme les Émirats s'immisce dans des États stratégiquement importants pour Ryad, comme le Soudan ou le Yémen. MBZ se voit comme un empire maritime, à l'image de la Grande-Bretagne au XVIIe siècle, tandis que l'Arabie Saoudite est un empire terrestre qui n'apprécie pas les séparatismes.
MBS n'aime pas non plus les islamistes, mais il adopte une approche plus réaliste, acceptant de travailler avec eux pour ne pas déstabiliser la région. Cette différence de vision s'ajoute à une rivalité personnelle, alors que MBZ était considéré comme le mentor de MBS.
Rivalité personnelle et ambitions démesurées
MBZ a beaucoup aidé MBS lorsque son père, Salmane, est arrivé au pouvoir en 2015, le soutenant contre les islamistes et investissant dans Vision Fund. Il s'attendait à de la reconnaissance, mais les Saoudiens perçoivent MBZ comme un leader qui se rêve en James Bond, surveillant les conflits via des écrans de drones et décidant où frapper. Cette ambition démesurée est typique des dirigeants d'États pétroliers, comme on l'a vu avec Saddam Hussein.
Le rôle de Donald Trump et la crise actuelle
La crise actuelle a éclaté lorsque MBS a demandé à Trump d'intervenir au Soudan pour placer les Forces de soutien rapide (FSR) sur la liste des organisations terroristes. Les Émirats soutiennent les FSR, et ont perçu cette demande comme une attaque. En réaction, ils ont poussé les forces séparatistes au Yémen à s'emparer de provinces frontalières de l'Arabie Saoudite, provoquant une rupture ouverte.
Trump voit l'Arabie Saoudite et les Émirats comme les États les plus riches du monde, avec le Qatar, et joue sur leur différend pour en tirer profit. Son approche opportuniste complique la résolution des tensions.
Perspectives d'avenir face à la menace iranienne
Aujourd'hui, l'Arabie Saoudite et les Émirats sont ciblés par un régime iranien affaibli. Cela pourrait les rapprocher, d'autant qu'ils partagent des objectifs communs : la lutte contre les islamistes, la diversification économique et une position ferme face à l'Iran. MBS et MBZ se sont officiellement reparlé, et la sécurité de l'un dépend de celle de l'autre.
Cependant, des différences subsistent. L'Arabie Saoudite veut normaliser ses relations avec Israël, mais sous conditions : la reconnaissance d'un État palestinien et des concessions américaines, notamment un traité de défense mutuelle. MBS doit aussi composer avec une opposition politique interne et une population sensible à la question palestinienne, tandis que MBZ contrôle totalement sa population grâce à la surveillance et au clientélisme.
Cette rivalité est tragique car elle représente une perte de temps dans un contexte régional déjà volatile. Au fond, MBS et MBZ sont d'accord sur l'essentiel, mais leurs différences structurelles, géopolitiques et personnelles continuent de nourrir les tensions.



