Plus d'un mois après l'arrivée massive de plus de 70.000 migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta, la situation humanitaire reste dégradée pour plusieurs milliers d'exilés toujours présents. Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a dû se défendre devant les députés après des manifestations rassemblant des milliers d'Espagnols, réaffirmant n'avoir « aucune preuve » de l'implication du Maroc dans cet afflux soudain.
Un chef de gouvernement déjà affaibli
Pedro Sanchez était déjà fragilisé avant cette crise par les affaires politico-financières touchant son entourage, notamment la condamnation de son frère et de son ancien bras droit, ainsi que la possibilité que son épouse passe devant un tribunal. Les élections régionales, comme en Andalousie, ont également montré une performance décevante des socialistes.
Sa réaction initiale à la vague migratoire avait pourtant été jugée positive, avec un déplacement sur place et un engagement à mobiliser les moyens de l'État. Mais son départ en vacances aux îles Canaries, accompagné de photos de lui sur la plage, a affaibli son image. Ce n'est que fin août qu'il a activé un mécanisme permettant à l'État de reprendre la main sur la crise, une décision jugée tardive par l'ensemble de la classe politique.
Un silence stratégique envers Rabat
Pedro Sanchez persiste à ne pas critiquer le Maroc, invoquant une forme de « realpolitik ». Entre 2021 et 2022, des assauts migratoires similaires sur Ceuta et Melilla avaient déjà eu lieu avec une passivité complice des autorités marocaines, qui avaient retiré leurs gardes frontaliers. Le Premier ministre sait que le Maroc détient ce moyen de pression et qu'il ne peut gérer une crise de cette ampleur sans coopération.
Depuis 2021, il est dans une posture de conciliation avec Rabat, notamment sur le Sahara occidental. Il sait aussi qu'il ne peut compter sur la solidarité européenne, comme l'a montré la réaction de l'Italie de Giorgia Meloni. Préserver les relations avec Rabat est donc une priorité stratégique.
Une opinion publique sous tension
La situation est dangereuse pour Pedro Sanchez car l'immigration est un carburant électoral pour le parti d'extrême droite Vox. Les Espagnols sont très attachés à Ceuta et Melilla, territoires qu'ils considèrent comme jamais négociables. L'entrée de plus de 70.000 personnes dans une ville de 86.000 habitants a provoqué un choc, avec un impact économique et sécuritaire important.
Les manifestations, bien qu'organisées par la droite, ont montré une mobilisation significative dans la société. Les récits de violences sexuelles, d'agressions et d'émeutes racistes alimentent une tension énorme sur laquelle le gouvernement agit avec retard, selon Antoine de Laporte, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès.
Une opposition qui joue ses cartes
Vox attaque Pedro Sanchez en le qualifiant de « traître à la patrie » et en agitant la théorie du « grand remplacement ». Le Parti populaire (PP) durcit sa position sur l'immigration pour séduire son électorat conservateur, tout en se présentant comme un parti de gouvernement. Son chef, Alberto Nuñez Feijoo, espère apparaître comme une alternative crédible avant les prochaines élections législatives, prévues avant juillet 2027.
Pour sortir de cette crise, Pedro Sanchez doit résoudre concrètement les difficultés des habitants de Ceuta, soit en renvoyant les migrants sans droit de rester, soit en prenant en charge ceux qui doivent rester, comme les mineurs non accompagnés. Il est attendu sur cette gestion humanitaire, sécuritaire et du vivre ensemble, bien plus que sur ses talents de jouteur parlementaire.



