À 83 ans, Jean-Claude Trichet parle en siècles, un privilège acquis après huit années à la tête de la Banque centrale européenne, où il a maintenu l'euro durant la pire crise de son histoire. Ce mardi, au Parlement européen de Strasbourg, il a reçu le prix du Mérite européen et en a profité pour réaffirmer sa conviction : « On a besoin d’une union fédérale de l’Europe. »
Un appel à la souveraineté européenne
Rencontré après la cérémonie, Jean-Claude Trichet s'est montré aussi clair que Mario Draghi. Selon lui, sans armée commune ni diplomatie unifiée, les Européens resteront « des vassaux potentiels » – des États-Unis ou, pire encore, de la Russie. Il cite en exemple les négociations commerciales avec Washington, qu'il qualifie de « honte absolue », car Trump capitalise sur l'unité américaine tandis que les Européens agissent en ordre dispersé.
L'euro, seul instrument fédéral puissant
Trichet reconnaît que l'euro est actuellement le seul instrument fédéral fort, bien que les Allemands aient longtemps craint de diluer la puissance du mark. Le chancelier Kohl exigeait une union politique préalable, un « prétexte » selon Trichet, mais une condition qui reste pertinente. Vingt-sept ans plus tard, avec 21 membres dans la zone euro, l'Europe manque toujours de marchés uniques pour les banques, les capitaux, les télécommunications et les plateformes numériques. « Nous n'avons même pas de grandes plateformes digitales », déplore-t-il, pointant du doigt une organisation en « silos verticaux » qui freine l'intégration. L'exemple d'Unicredit tentant de racheter Commerzbank, bloqué par Berlin, illustre ce « plafond de verre » qui limite la puissance européenne.
Airbus, unique succès industriel fédéral
Interrogé sur le seul grand succès industriel fédéral, Trichet répond sans hésiter : Airbus, numéro un mondial de l'aviation civile, dont il fut administrateur. Mais il n'y en a pas d'autre, faute de marché unique. Les rapports Draghi et Letta ont souligné le coût énorme de la fragmentation nationale, qui maintient des barrières techniques et protège des rentes de situation, transformant les champions nationaux en nains face à la concurrence mondiale.
La crainte des petits États et la solution du Sénat
L'obstacle principal reste la peur des petits États d'être dominés par les plus grands. Trichet rappelle que les États-Unis ont résolu ce problème avec un Sénat où chaque État, quelle que soit sa taille, dispose de deux sénateurs – une solution « pas du tout démocratique » mais efficace pour créer une fédération.
La défense comme moteur de l'union politique
Pour Trichet, le chemin vers une union politique passe par la défense. Une armée unique exige une diplomatie unique, elle-même fondée sur des analyses géostratégiques communes. La guerre en Europe a accéléré la prise de conscience : rester divisés, c'est risquer de devenir les vassaux de puissances mieux organisées.
Un ministre des finances de la zone euro toujours absent
Dans son discours, Trichet a rappelé sa proposition de 2011 de créer un ministre des finances de la zone euro et de donner au Parlement européen le dernier mot en cas de désaccord. Quinze ans plus tard, cette idée portée puis abandonnée par Emmanuel Macron n'a pas abouti. Le Conseil des gouvernements nationaux tient le Parlement pour une institution lente et peu fiable, composée de formations hostiles à l'UE. Les États membres refusent de s'en remettre à sa « sagesse ».
La France et ses finances publiques dégradées
Le fédéralisme inachevé a un coût direct. La France, qui affichait une dette publique de 64 % du PIB en 2008 – au même niveau que l'Allemagne – a dérapé. Aujourd'hui, elle est le troisième pays le plus endetté de la zone euro, derrière l'Italie et la Grèce. « Il est plus que temps que la France redresse sa situation », insiste Trichet. Il salue les progrès microéconomiques sous Macron, mais déplore la négligence des finances publiques, priorité numéro un. « La France a pris l'habitude de demander au reste du monde de financer ses dépenses supplémentaires. Tout le monde s'est habitué à la facilité. »
L'Italie bientôt pire que la Grèce
La Grèce, jadis repoussoir, devient un exemple. Trichet rend hommage au peuple grec et à ses gouvernements pour leurs efforts, alors que le pays a réduit sa dette de 209,4 % du PIB en 2020 à environ 137 % en 2025. Selon des projections, l'Italie devrait dépasser la Grèce en 2026 avec un ratio dette/PIB de 138,6 %. La leçon de Trichet : « Rien n'est jamais terminé. » Ni pour la Grèce, ni pour la France, ni pour l'Europe, à condition d'avoir du courage politique, une denrée rare.



