À Bruxelles, l'odeur du gaz ne vient plus seulement des tuyaux russes, en partie fermés, elle monte désormais des champs de blé. Pendant que des navires-citernes jouent à la roulette russe dans le détroit d'Ormuz, la Commission européenne déploie un plan d'urgence pour parer à la crise annoncée des fertilisants en Europe.
Un plan d'action pour colmater une brèche
Son « Plan d'action sur les engrais », adopté ce mardi par le collège des Commissaires à Strasbourg, tente de colmater une brèche béante : notre double dépendance aux importations et aux intrants fossiles. Car 70 % du coût de production de l'azote en Europe dépend directement du prix du gaz. Et les prix des engrais azotés ont bondi de 71 % par rapport à la moyenne 2024. Les agriculteurs européens se trouvent ciblés par les conséquences de la crise iranienne.
L'alerte est sérieuse mais elle ne touchera pas les récoltes de cette année. Les agriculteurs ont constitué leurs stocks l'an dernier. Mais c'est à la fin de l'été, en fonction des recettes de la moisson, qu'ils décideront de ce qu'ils sèmeront à l'automne. C'est à ce moment-là que les engrais deviendront capitaux. C'est cette fenêtre que Bruxelles veut saisir.
Libérer les aides d'État
La Commission propose donc deux outils financiers. Le premier, opérationnel quasi immédiatement : taper dans la réserve de crise de la PAC. Sur le total de cette enveloppe de 450 millions d'euros annuels, 200 millions sont encore disponibles. La réserve de crise sera abondée d'un montant supplémentaire, encore en discussion avec l'autorité budgétaire.
Le second outil passe par une proposition législative de manière à créer un nouveau mécanisme de liquidités dans les plans stratégiques nationaux. Il faut en effet permettre aux États membres de compenser partiellement la hausse des coûts pour les agriculteurs actifs. La Commission promet d'aller vite. Elle rappelle aussi les possibilités existantes du cadre temporaire des aides d'État, qui permet des soutiens ciblés, y compris pour les industries énergivores comme les fabricants d'engrais.
Autre mesure du plan : pour la première fois, Bruxelles envisage d'activer l'IMERA – le règlement sur les urgences du marché intérieur, qui entre en vigueur fin mai – pour surveiller les chaînes d'approvisionnement si la situation se dégrade. À travers l'IMERA, la Commission peut notamment ordonner des achats conjoints entre États membres et adresser des demandes contraignantes aux opérateurs économiques pour qu'ils produisent ou fournissent certains biens. Autrement dit : réquisitionner des capacités de production ou des stocks d'engrais. Cela dit, la Commission ne pourra agir qu'après accord du Conseil (des gouvernements nationaux). Ses pouvoirs seront étendus seulement si le Conseil actionne le mode « urgence ».
Le système D érigé en stratégie
L'urgence est une chose mais la réponse à la crise des engrais mérite aussi une réponse à plus long terme. La dépendance aux hydrocarbures doit être traitée. Faute de gaz bon marché, la Commission propose de s'en remettre au système D industriel : accélération du digestat – ce résidu riche en nutriments issu des méthaniseurs –, accroissement des investissements dans l'agriculture de précision, avec des drones et des capteurs pour ne plus gaspiller un gramme de nitrate. La nouveauté centrale du plan : un « partenariat de la chaîne de valeur des engrais », réunissant producteurs, agriculteurs et États membres, pour sortir de la logique du chacun pour soi et construire enfin un marché unique qui, aujourd'hui, reste fragmenté.
Les engrais russes sont-ils la solution ? Pas officiellement. Mais officieusement, les statistiques disent le contraire. En 2024, la Russie représentait 30 % des importations européennes d'urée et d'engrais azotés, soit 4,4 millions de tonnes pour 1,5 milliard d'euros. Le chiffre est même en hausse par rapport à 2023 (25 %). Autrement dit, depuis la guerre en Ukraine, l'Europe a augmenté sa dépendance aux engrais russes, faute de pouvoir produire à des coûts compétitifs.
Les droits de douane progressifs adoptés en juillet 2025 de manière à réduire cette dépendance ne s'appliquent pas à l'ammoniaque, qui est précisément la matière première de l'urée, des phosphates et des nitrates. Le verrou n'est donc pas totalement fermé. Selon la Commission, la production européenne tourne à 75-80 % de sa capacité.
Une division à droite
Au Parlement européen, les réactions sont diverses. Manfred Weber, le chef du groupe PPE (centre droit) appelle à une aide « pragmatique », susceptible de contribuer à la « souveraineté alimentaire » de l'Europe. Il est, pour lui, hors de question de laisser nos agriculteurs couler face à la concurrence mondiale. Il encourage les États membres à « stimuler notre propre production d'engrais » pour cesser d'être les otages des mollahs d'Iran ou des prix du Brent.
Céline Imart, exploitante agricole et élue LR-PPE, exprime un point de vue dissident par rapport à Manfred Weber. Elle estime que le plan engrais de la Commission « est loin de répondre à l'urgence que vivent les agriculteurs sur le terrain ». Pour l'élue occitane, le vrai coupable n'est pas à Téhéran mais à Bruxelles. Elle réclame la suspension du CBAM – la taxe carbone aux frontières – pour les engrais, levier absent du plan.
La France et l'Italie ont été les premières à monter au créneau dès le 7 janvier, en réclamant une exemption des engrais du CBAM. Paris, pourtant partisan du mécanisme qu'il qualifie d'« outil fondamental », a exprimé ses inquiétudes sur l'impact inflationniste pour les agriculteurs. Fin mars, lors du Conseil des ministres de l'agriculture à Bruxelles, plus d'une douzaine d'États membres ont renouvelé cet appel.
Le CBAM remis en cause
L'affaire n'est pas simple. Selon Valérie Hayer, présidente du groupe Renew (centristes et libéraux), il est au contraire important de maintenir le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières pour les engrais importés afin de protéger la production locale. La concurrence des prix par des acteurs extérieurs à l'UE ne permettrait pas, sinon, aux producteurs européens d'engrais de se développer.
Céline Imart pointe, pour sa part, les luttes internes à la Commission européenne. Selon elle, les propositions du commissaire Hansen se seraient « heurtées à des résistances au sein de la Commission, faisant une nouvelle fois des agriculteurs la variable d'ajustement d'autres priorités politiques. » Traduction : la DG Clima a tenu bon face à la DG Agri. Une agricultrice de droite qui tape sur une Commission de droite, c'est le signe que sur ce dossier, comme sur bien d'autres, les fractures ne suivent pas les clivages habituels.
Pour les écologistes, la crise d'Ormuz devrait sonner le glas de l'agriculture intensive au profit de sources bio-sourcées. « La solution consistant à dire « importons le moins cher possible » n'est qu'une rustine », tacle le co-président du groupe, Bas Eckhout, lequel rappelle que les engrais sont des « substances fossiles ». Pour l'heure, tant que le verrou d'Ormuz restera fermé, le prix de notre pain risque davantage de se décider à Téhéran qu'à Bruxelles.



