Le bras de fer hongrois qui paralyse l'aide européenne à l'Ukraine
C'était une tentative vouée à l'échec. Tous les dirigeants européens ont rappelé au Premier ministre hongrois son devoir élémentaire : on ne revient pas sur une décision actée par un Conseil européen. La Hongrie avait pourtant approuvé en décembre le prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine pour les années 2026-2027. Il lui incombe désormais d'approuver les actes législatifs qui en découlent.
L'imbroglio du pipeline Droujba
L'affaire du pipeline Droujba – bombardé par les forces russes le 27 janvier – ne cesse d'envenimer le dossier. Il a fallu plusieurs semaines pour organiser une mission de vérification avec des experts de la Commission européenne, des représentants slovaques et hongrois. L'objectif était d'évaluer les dégâts de cet oléoduc censé acheminer du pétrole russe vers la Hongrie via la Slovaquie.
Mais mardi, les autorités ukrainiennes ont refusé l'accès à la zone bombardée, ravivant les soupçons de Viktor Orban à l'encontre de Volodymyr Zelensky. Ce refus a donné du crédit aux accusations de mauvaise foi portées contre Kiev.
Le poker menteur entre Budapest et Kiev
Qui dit vrai ? Qui ment ? Les Slovaques et les Hongrois sont convaincus que le président ukrainien joue un jeu politique et dissimule la vérité. Selon eux, le pipeline fonctionne parfaitement ; l'Ukraine bloquerait le flux pour influencer les législatives hongroises et discréditer Viktor Orban auprès de son électorat.
Un calcul particulièrement hasardeux, selon de nombreux observateurs. Qui pourrait prédire la réaction des électeurs hongrois face à un tel chantage ? Les Ukrainiens démentent fermement ces accusations malveillantes. Ils affirment que le pipeline est bel et bien endommagé, mais qu'ils doivent prioriser d'autres réparations plus urgentes, compte tenu des bombardements russes massifs sur les infrastructures énergétiques.
Une « question existentielle » selon Orban
En attendant, le prêt à l'Ukraine reste bloqué. La situation financière critique du pays s'est légèrement améliorée depuis l'accord de soutien du FMI. La banqueroute serait repoussée à mai, laissant quelques semaines pour résoudre ce différend.
« Nous sommes prêts à soutenir l'Ukraine quand nous recevrons notre pétrole, qui est bloqué par eux. D'ici là, aucune décision favorable à l'Ukraine n'est possible », a tranché Viktor Orban à l'entrée du Conseil européen, jeudi. « Ce n'est pas une plaisanterie. Sans ce pétrole, tous les ménages hongrois et toutes les entreprises vont à la faillite. Ce n'est pas un jeu politique. Zelensky doit comprendre que ce n'est pas un jeu. C'est absolument existentiel pour les Hongrois. »
La solidarité européenne mise à l'épreuve
Friedrich Merz a rappelé au dirigeant hongrois le principe de loyauté européenne. La Danoise Mette Frederiksen a qualifié ses exigences de « prétexte ». Evika Siliņa, la Première ministre lettone qui connaît mieux que quiconque la dépendance au gaz russe – son pays s'en est sevré dès 2022, au prix d'efforts considérables – n'a pas mâché ses mots : pas question de faire des concessions à celui qui refuse d'honorer ce qu'il a lui-même décidé en décembre.
Kaja Kallas, la haute représentante habituellement mesurée, a elle aussi laissé tomber le masque : interrogée sur ses espoirs pour la journée, elle a répondu avec une franchise inhabituelle – « Je ne suis pas très optimiste » – avant d'ajouter, presque pour se rattraper, que le président Costa « travaille très dur » pour trouver une issue.
« Pacta sunt servanda »
Même le Premier ministre belge, Bart de Wever, y est allé de son exhortation en sortant son latin : pacta sunt servanda (les conventions doivent être respectées). « Peut-être ce sera compliqué avant les élections en Hongrie. J'ai l'impression que ça fait partie de sa campagne électorale », a-t-il ajouté, fataliste.
Malgré cette litanie de critiques, Viktor Orban n'a pas bougé d'un millimètre. Sa position reste inchangée : le pétrole d'abord, ou rien.
Les alternatives techniques existent
La Commission européenne a avancé l'idée que la réparation de Droujba pourrait être prise en charge par des fonds européens. « Nous voulons d'abord que le travail technique soit accompli, comme lorsque je répare ma salle de bains : je veux d'abord voir ce qui ne va pas, quels sont les problèmes, combien ça va coûter, avant de décider si c'est ma femme ou moi qui paye », a commenté avec ironie un diplomate européen d'un pays du Nord.
Le refus des autorités ukrainiennes de laisser la mission européenne inspecter le pipeline donne du crédit à la méfiance d'Orban. Ou du moins, lui fournit un argument supplémentaire.
La solution croatie : une alternative coûteuse
L'argument selon lequel la Hongrie ne pourrait plus fonctionner sans le pétrole russe est toutefois contesté par son voisin, le Croate Andrej Plenkovic. En arrivant au Conseil européen, ce dernier a expliqué que la Croatie pouvait parfaitement alimenter la Hongrie via son terminal pétrolier de l'île de Krk et le pipeline JANAF.
Ce système dispose d'une capacité d'environ 15 millions de tonnes par an, pour une consommation hongroise et slovaque d'environ 11 millions. Les faits lui donnent raison : depuis l'interruption de Droujba fin janvier, l'énergéticien hongrois MOL s'approvisionne déjà en pétrole saoudien, norvégien et kazakh via cette route.
Mais la différence de prix est réelle : le pétrole russe acheminé par pipeline coûterait 30 % moins cher que le brut acheté sur le marché mondial. Dans un pays où le gouvernement a bâti sa popularité sur le contrôle des prix de l'énergie, ce différentiel n'est pas anodin. Il est, selon Plenković lui-même, « la vraie raison » du blocage. Ce n'est pas une question existentielle, juste une question de prix à la pompe à trois semaines des législatives du 12 avril.
Le calendrier électoral comme boussole
Que veut vraiment Viktor Orban ? La réponse la plus simple est peut-être la bonne : gagner les élections législatives. « Il utilise l'Ukraine comme arme dans sa campagne électorale », a tranché sans ambages le Finlandais Peteri Orpo.
En coulisses, la Commission a laissé entendre qu'une solution de contournement existait – un plan B qui permettrait de débloquer une partie des fonds sans l'accord unanime de Budapest. L'idée a circulé : un mécanisme de coopération renforcée, ou une procédure où la majorité qualifiée suffirait. Mais dans les capitales européennes, la fin de non-recevoir est unanime. « Il n'y a qu'un seul plan, c'est le plan A », a tranché un diplomate européen.
Même résolution côté hongrois. Dans ce Conseil où 26 pays s'opposent à lui, Viktor Orban maintient fermement sa position de veto et martèle ses conditions : le pétrole d'abord, après, on verra…



