L'épargne européenne dort pendant que l'économie réelle manque de capitaux
L'épargne européenne dort, l'économie réelle manque de capitaux

L'urgence de mobiliser l'épargne européenne face au vieillissement démographique

Le constat dressé par la Commission européenne est sans appel et révèle une situation paradoxale préoccupante. Alors que l'Europe vieillit à un rythme accéléré, avec un ratio de dépendance des personnes âgées qui devrait exploser d'ici 2050, l'épargne des Européens reste inerte. Cette épargne considérable dort sur des comptes bancaires peu rémunérateurs au lieu d'irriguer l'économie réelle qui en a cruellement besoin. L'Union européenne regorge ainsi de capitaux non utilisés, tandis que ses entreprises manquent de financements pour mener à bien la transition verte et numérique indispensable à leur compétitivité future.

La résurrection difficile du PEPP après un échec retentissant

Face à ce défi majeur, la Commission européenne mise sur la résurrection du PEPP, le Produit paneuropéen d'épargne-retraite individuelle. Lancé en grande pompe en 2019, ce dispositif s'est révélé être un véritable fiasco industriel, comme l'a confirmé sans détour un rapport de la Cour des comptes européenne. Trois années après son lancement, le PEPP n'existe que dans un seul pays, la Slovaquie, avec moins de 5 000 souscripteurs sur l'ensemble du continent européen. Un échec qualifié d'intersidéral qui représente une goutte d'eau dans l'océan des besoins financiers.

La Commission reconnaît sa part de responsabilité dans cet échec, pointant notamment une mauvaise étude d'impact préalable et une proposition initiale trop prudente, incapable de rivaliser avec les offres nationales existantes. La nouvelle proposition, dévoilée en novembre 2025, tente de corriger les lacunes de la précédente législation en levant notamment l'obstacle des frais plafonnés à 1%, qui avait fait fuir les assureurs. Bruxelles souhaite désormais laisser le marché fixer les prix tout en introduisant le concept anglo-saxon de « Value for Money » pour protéger les épargnants.

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L'offensive ambitieuse de Bruxelles et les résistances nationales

L'offensive ne s'arrête pas là. La Commission s'attaque également au tabou des fonds de pension professionnels via la directive IORP II, avec l'objectif de forcer la consolidation entre les États membres pour créer des géants capables de rivaliser avec les fonds américains. Plus audacieux encore, l'exécutif européen pousse pour l'« auto-enrolment », l'affiliation automatique des salariés, une méthode qui heurte certaines capitales attachées à la liberté de choix individuel.

Mais le véritable point de bascule se niche dans l'article 3 du texte, qui constitue une ligne rouge faisant trembler les ministres de l'Économie. La Commission ne se contente plus d'inciter ; elle veut contraindre en exigeant que les PEPP bénéficient d'un traitement fiscal au moins aussi favorable que celui accordé aux produits d'épargne-retraite nationaux. Cette disposition s'attaque directement au cœur de la souveraineté fiscale des États, traditionnellement utilisée pour protéger leurs champions nationaux de l'assurance et de la banque.

Les divisions profondes lors de la réunion de l'Ecofin

Ces tensions se sont cristallisées lors de la réunion des ministres européens des Finances (Ecofin) à Bruxelles. Si, publiquement, tous s'accordent sur la nécessité de mobiliser l'épargne, les négociations en coulisses révèlent des divisions profondes. La réunion s'est avérée très éloignée des aspirations exprimées dans les rapports Draghi et Letta sur la création d'un grand marché européen de l'épargne et de l'investissement.

« La fiscalité est une prérogative nationale, prévient Jan Jambon, le vice-premier ministre belge. Nous avons donc quelques doutes quant au dispositif. » Le Luxembourg, représenté par Gilles Roth, exprime des préoccupations similaires : « La fiscalité ne doit pas être évoquée dans le cadre des services financiers car on risque de contourner l'unanimité nécessaire. » La nouvelle vice-première ministre tchèque, Alena Schillerova, préférerait quant à elle s'en tenir à « un échange de bonnes pratiques » dans le respect des compétences nationales.

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Les positions contrastées des grandes économies européennes

L'Allemagne, représentée par Lars Klingbeil, a adopté une position prudente, se contentant de rappeler ses propres réformes en cours dans le domaine des produits d'épargne privé. La France, officiellement favorable à l'Union de l'épargne, exprime néanmoins des réserves techniques importantes. Bertrand Dumont, directeur général du Trésor, insiste sur la nécessité de simplifier le cadre actuel et s'inquiète, comme la Belgique, du régime fiscal le plus approprié pour les PEPP et des compétences nationales en matière de filet de sécurité minimal.

La présidence chypriote de l'UE, par la voix de son ministre des Finances Makis Keravnos, a tenté un exercice de diplomatie délicat en saluant le « large soutien » aux objectifs de la Commission tout en reconnaissant les lignes rouges tracées par les États membres. Le ministre danois Rasmus Degn, plutôt favorable à la réforme, a déploré que pour la deuxième fois, la proposition de la Commission n'ait pas été précédée d'une étude d'impact approfondie.

Les disparités historiques qui compliquent l'harmonisation

Les pays européens présentent des expériences très diverses en matière d'épargne-retraite, ce qui complique considérablement toute tentative d'harmonisation. D'un côté, des pays comme le Danemark et les Pays-Bas disposent de systèmes matures où les actifs gérés par les fonds de pension dépassent largement la richesse nationale. À l'opposé, dans une grande partie de l'Union, notamment en Europe centrale et orientale, ce marché reste marginal, voire inexistant pour les institutions de retraite professionnelle.

Cette diversité s'explique par la construction historique des systèmes sociaux : là où les pensions publiques sont généreuses, le besoin de retraites complémentaires s'est moins fait sentir. Cette disparité concentre ainsi environ 60% des actifs des Institutions de Retraite Professionnelle de l'UE aux seuls Pays-Bas, créant un déséquilibre structurel majeur.

Les perspectives incertaines pour l'avenir du PEPP

Face aux résistances nationales, une solution alternative pourrait émerger : la « coopération renforcée » entre des pays pionniers désireux d'aller de l'avant, laissant les autres États rejoindre l'initiative plus tard. Mais force est de constater que les déclarations ambitieuses des chefs d'État et de gouvernement ne se sont pas traduites en actions concrètes au niveau des ministres de l'Économie.

La question fondamentale demeure : l'Europe va-t-elle laisser passer cette chance historique de mobiliser, pour ses entreprises d'avenir, l'énorme épargne qui dort sur ses comptes courants peu rémunérés ? Alors que les besoins de financement pour la transition verte et numérique n'ont jamais été aussi pressants, la capacité de l'Union à surmonter ses divisions internes sera déterminante pour l'avenir économique du continent.