Le somptueux décor d'Alden Biesen cache une hypocrisie européenne
Le château d'Alden Biesen, en Belgique flamande, a accueilli jeudi 12 février une nouvelle grand-messe européenne sur la compétitivité. Les vingt-sept dirigeants se sont lamentés des barrières qui entravent le marché unique, de la bureaucratie excessive et des obstacles qui empêchent les entreprises européennes de grandir. Ils ont soigneusement omis de dire qu'ils en sont les premiers responsables.
Les lamentations des dirigeants
Le chancelier allemand Friedrich Merz est le plus vocal pour dénoncer la complexité des règles. Le Néerlandais Dick Schoof est plus concret : « Le pot de Nutella est plus cher aux Pays-Bas qu'en Allemagne à cause de régulations européennes ». Le Belge Bart De Wever dénonce le « gold-plating », cette surréglementation où chaque État ajoute des exigences aux directives, citant des démarches mensuelles pour installer des panneaux solaires.
La Lettone Evika Siliņa, qui a signé avec Merz une lettre à la Commission, insiste : « Il faut cesser de tout réglementer avant même que les entreprises n'aient commencé ». L'Autrichien Christian Stocker évoque un plan pour réduire de 25 % les coûts réglementaires. L'Estonien Kristen Michal cite l'accord national avec entrepreneurs et syndicats pour éradiquer les normes superflues. Le Suédois Ulf Kristersson rappelle que la Suède a achevé 70 % du marché intérieur : « Ce serait un effet énorme » si tous suivaient.
Les barrières dressées intentionnellement
Tout cela est d'une hypocrisie sidérante. Les vrais saboteurs du marché unique ne sont pas à Bruxelles, mais dans les capitales nationales. Ces mêmes gouvernements érigent des barrières invisibles pour protéger leurs champions nationaux de la concurrence européenne. Selon le FMI, les barrières internes correspondent à l'équivalent de droits de douane de 110 % sur les services et 45 % sur les biens.
La Commission tient à jour un tableau de bord du marché unique. Le déficit de transposition moyen de l'UE est remonté à 1,1 %, contre 0,8 % l'année précédente. Seulement 13 États membres respectent désormais l'objectif de 1 %, contre 22 l'an dernier. Neuf pays affichent les pires performances :
- La Bulgarie
- L'Allemagne
- L'Espagne
- La France
- L'Italie
- La Hongrie
- Les Pays-Bas
- L'Autriche
- La Pologne
Les augmentations les plus spectaculaires concernent l'Italie (+160 % en un an), la France et la Hongrie (+120 %), le Portugal, la Grèce et la Lituanie (+100 %). La Slovénie mérite une mention spéciale pour avoir respecté l'objectif « zéro tolérance » sur les directives en retard de plus de deux ans pour la quatrième année consécutive.
500 à 900 infractions par an
La Commission européenne ouvre entre 500 et 900 procédures d'infraction par an. Dans l'immense majorité des cas, il ne s'agit pas d'erreurs techniques, mais de stratégies délibérées de fragmentation du marché.
L'Italie a inventé la méthode du « champion historique intouchable ». Depuis des années, Rome refuse d'ouvrir à la concurrence européenne l'exploitation de ses plages. Les balneari, gestionnaires de concessions balnéaires, se transmettent leurs droits de père en fils sans appel d'offres. En mars 2025, la Cour de justice européenne a condamné l'Italie à 10 millions d'euros d'amende forfaitaire, plus des astreintes journalières. Rome paie pour avoir la paix avec ses plagistes.
L'art de la barrière déguisée
La France a fait du patriotisme alimentaire un art de vivre. Officiellement, il s'agit de « protéger le consommateur ». Dans les faits, Paris impose des règles d'étiquetage de l'origine du lait ou de la viande dans les produits transformés qui incitent les Français à bouder les produits venus d'ailleurs. La Commission rappelle régulièrement que cette obsession de l'origine n'a aucun lien prouvé avec la qualité.
Le chancelier Merz plaide pour l'achèvement du marché unique, mais Berlin sait aussi ériger des forteresses réglementaires. Premier cas d'école : le système de consigne obligatoire (Pfand). L'Allemagne impose depuis 2003 un système de consigne sur les bouteilles en plastique et canettes. Pour une PME italienne ou espagnole de sodas artisanaux, le surcoût rend l'entrée sur le marché allemand presque prohibitive.
Deuxième barrière : les normes DIN dans la construction. L'Allemagne maintient des normes techniques souvent plus strictes que les normes européennes harmonisées. Un fabricant français de fenêtres doit produire une gamme spécifique avec des certifications DIN coûteuses.
Les techniques de protectionnisme
Le Danemark a choisi la brutalité administrative. Copenhague interdit aux camions de stationner plus de 25 heures sur les aires de repos publiques. Cette règle empêche les chauffeurs étrangers de prendre leur repos hebdomadaire obligatoire au Danemark. Les transporteurs danois, eux, ont leurs propres dépôts.
L'Espagne a perfectionné le harcèlement fiscal avec le fameux « Modelo 720 », imposant des amendes pouvant atteindre 150 % de la valeur des biens aux résidents ne déclarant pas leurs comptes dans d'autres pays de l'UE. La Cour de justice a fini par condamner cette pratique.
L'Autriche utilise deux techniques :
- Les interdictions sectorielles pour certains types de marchandises
- Le dosage au compte-gouttes aux postes-frontières, créant des files d'attente interminables
Le corridor du col du Brenner est devenu un cauchemar pour les transporteurs italiens et allemands. En février 2026, l'Italie a déposé plainte. La Commission confirme que c'est illégal, mais l'Autriche continue.
La stratégie du retard
La Pologne protège ses petites pharmacies en interdisant toute publicité pour les officines. Impossible pour les grandes chaînes européennes de faire connaître leurs prix, souvent plus bas. Varsovie a été condamnée par la CJUE en juin 2025. Six mois plus tard, la Commission envoie une mise en demeure, mais Donald Tusk ne bouge pas.
L'Estonie retarde la mise en œuvre de la directive sur les plastiques à usage unique. Chaque mois de gagné est un mois de sursis pour l'industrie locale de transformation du plastique.
La Suède, bon élève hypocrite
Le Premier ministre suédois se vante d'être un « bon élève » du marché unique, mais son pays érige aussi des barrières. La barrière fiscale du « F-tax » impose aux entreprises étrangères d'obtenir une certification fiscale locale. Sans elle, le client suédois doit retenir jusqu'à 30 % d'impôt à la source. En mai 2025, la Commission a saisi la Cour de justice, estimant cette procédure « trop lourde, lente et discriminatoire ».
Autre illustration : le monopole d'État Systembolaget sur la vente au détail d'alcool de plus de 3,5 %. Les vignerons français et italiens déposent régulièrement des plaintes sur les critères de référencement qui favoriseraient systématiquement les producteurs locaux.
Troisième cas : les véhicules de transport de fonds. La Suède a longtemps imposé des exigences techniques uniques au monde pour le blindage et les systèmes de sécurité, différentes des normes harmonisées européennes. La Commission a dû intervenir pour forcer la reconnaissance mutuelle.
Le paradoxe de la rente
À Alden Biesen, les dirigeants se sont plaints que l'Europe manque de champions capables de rivaliser avec les Américains et les Chinois. Ils auront raison, mais ils oublient de dire que leurs propres entreprises ne veulent pas de vrais champions européens. Elles veulent des rentes nationales.
Les dirigeants se gargarisent des grandes leçons de « simplification », de « compétitivité » et de « souveraineté économique européenne ». Ils rentreront chez eux et continueront à fragmenter le marché qu'ils prétendent défendre. Le marché unique a désormais 33 ans. Il n'est toujours pas achevé. Parce que personne n'en veut vraiment.
Si les rapports Letta et Draghi sont lus et ces deux personnalités invitées à débattre au niveau des dirigeants, ils sont hélas ignorés dans les faits. L'hypocrisie européenne continue de miner la compétitivité du continent, alors que les défis mondiaux exigent une union véritable.



