L'Europe se réveille : de l'insouciance à la souveraineté face aux crises mondiales
L'Europe se réveille : vers la souveraineté après l'invasion

L'Europe se réveille : de l'insouciance à la souveraineté face aux crises mondiales

L'Europe n'est certes pas devenue carnivore, mais elle a définitivement perdu son innocence herbivore. Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, le continent a été contraint d'abandonner ses illusions pour apprendre, parfois difficilement, le langage de la puissance. Son projet actuel n'a jamais été aussi proche de la vision historique du président français Charles de Gaulle, qui déclarait en 1962 : "Une Europe unie qui aurait assez de force, assez de moyens et assez de cohésion pour exister par elle-même".

Un réveil brutal face à l'invasion russe

Le 24 février 2022, l'invasion russe de l'Ukraine a pris l'Europe totalement au dépourvu. Ses armées étaient affaiblies par des années de négligence stratégique, son économie était distancée par celle des États-Unis, son énergie dépendait massivement de la Russie et son commerce était étroitement lié à la Chine. Pourtant, depuis cette date charnière, les progrès vers l'indépendance sont devenus tangibles et significatifs.

La majorité des pays européens ont renoncé aux hydrocarbures russes, décrété une série de sanctions économiques contre Moscou et pris en charge près de 99 % de l'aide à l'Ukraine suite au retrait américain il y a un an. Surtout, le continent se réarme activement : selon les calculs de la Commission européenne, les Vingt-Sept ont dépensé en moyenne 80 % de plus pour leur défense en 2025 qu'avant l'invasion de l'Ukraine.

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La construction d'une souveraineté européenne

Les États européens semblent enfin déterminés à construire leur souveraineté numérique, technologique et industrielle. À de rares exceptions près, comme la Hongrie de Viktor Orban, les nations européennes, y compris le Royaume-Uni et la Norvège hors Union européenne, ont serré les rangs et tourné la page des décennies d'insouciance stratégique qui avaient suivi la chute de l'Union soviétique en 1991.

L'objectif aujourd'hui évoqué par la majorité des dirigeants européens ressemble étrangement à celui décrit en son temps par Charles de Gaulle : "L'Europe qu'il faut faire doit être une Europe européenne. Européenne, ça signifie qu'elle doit exister par elle-même et pour elle-même, et qu'au milieu des peuples du monde, elle doit avoir sa politique, sa politique indépendante". Le chancelier allemand Friedrich Merz a récemment fait écho à cette vision lors de la conférence sur la sécurité de Munich, affirmant : "Une Europe souveraine est notre meilleure réponse à cette nouvelle ère. Unir et renforcer l'Europe est notre priorité absolue".

Un soutien citoyen massif et des réalignements géopolitiques

Le soutien des citoyens européens à cette évolution est désormais acquis : selon le sondage Eurobaromètre publié à l'automne dernier, près de huit Européens sur dix (79 %) réclament une politique de défense et de sécurité commune. La guerre d'Ukraine, l'appui apporté par la Chine à la Russie, puis la fracture transatlantique impulsée par Donald Trump, ont accentué le sentiment d'un destin commun, même si la vieille division entre atlantistes et européistes subsiste.

Ce conflit a également accéléré la prise de conscience des fragilités de l'Union et modifié les équilibres de pouvoir en son sein. Le barycentre de l'UE s'est déplacé vers le Nord-Est, avec la montée en puissance de la Pologne, des pays scandinaves et baltes, qui sont en première ligne face à l'impérialisme russe, ainsi que de l'Allemagne, désormais le principal contributeur de l'aide à Kiev.

Le paradoxe français et l'émergence d'une Europe gaullienne

Paradoxalement, la France, qui a longtemps porté seule l'idée d'une Europe indépendante, se trouve mal placée pour tirer les fruits politiques de sa tardive victoire idéologique. En raison de son instabilité politique, de son endettement excessif et de la possible arrivée au pouvoir du Rassemblement national l'an prochain, elle est perçue par nombre de ses partenaires européens, notamment l'Allemagne, comme faisant partie du problème plutôt que de la solution.

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Pourtant, l'Europe qui émerge de ce bouleversement géopolitique ressemble fortement à celle à laquelle aspirait Charles de Gaulle : une Europe des nations, où les États coopèrent au sein d'une union politique afin de ne plus être à la merci de décisions hostiles, qu'elles soient prises à Moscou, à Washington ou à Pékin. Comme le déclarait le président français en août 1963 : "Mieux vaut l'indépendance qu'un Marché commun vassalisé". L'Union européenne a succédé au Marché commun, mais le leitmotiv gaullien pourrait être entonné, quasi inchangé, par la plupart des dirigeants européens contemporains, marquant ainsi le retour d'une Europe déterminée à exister par elle-même sur la scène mondiale.