Lionel Jospin, l'Européen défensif qui a tenu tête à Schröder
N'ayant jamais occupé la fonction suprême de chef de l'État, Lionel Jospin n'a pas marqué les mémoires par son action européenne. Pourtant, il a bien existé un « Jospin l'Européen » lorsqu'il formait équipe avec le président Jacques Chirac. Face au bulldozer Gerhard Schröder, le tandem Chirac-Jospin a résisté et refusé la division quand il s'est agi de défendre les intérêts fondamentaux de la France.
Berlin, mars 1999 : le choc frontal des gauches
Un épisode demeure particulièrement marquant dans cette relation triangulaire. Lorsque Gerhard Schröder accède au pouvoir en 1998 à Berlin, Lionel Jospin dirige déjà Matignon. Deux gouvernements de gauche, deux sociaux-démocrates, une occasion historique de refonder une Europe sociale ambitieuse. La réalité sera tout autre.
Au sommet de Berlin en mars 1999, lors des négociations cruciales sur l'Agenda 2000 de l'Europe des Quinze – le budget pluriannuel de l'Union européenne –, le chancelier allemand arrive avec un couteau entre les dents. L'Allemagne assure alors la présidence tournante et demeure le premier contributeur net au budget communautaire. Schröder refuse catégoriquement de continuer à régler une facture aussi lourde, évaluée à 11 milliards d'euros.
Sa cible principale : la Politique agricole commune. La PAC, ce mastodonte budgétaire qui absorbe alors près de la moitié du budget européen et dont la France reste la première bénéficiaire. Le chancelier allemand veut tailler à la serpe dans ces dépenses et transférer la moitié de la charge financière aux États membres. Pour Jacques Chirac, cette proposition équivaut à une véritable déclaration de guerre économique.
L'union sacrée franco-française face à l'Allemagne
Ce qui se produit alors constitue l'une des scènes les plus instructives de la période de cohabitation. Jacques Chirac et Lionel Jospin, rivaux absolus sur la scène politique intérieure, forgent un front d'acier inébranlable. Jacques Chirac envisage sérieusement de quitter le Conseil européen au prix d'une crise diplomatique sans précédent. Il consulte préalablement Lionel Jospin.
Le Premier ministre socialiste fait preuve d'une remarquable loyauté institutionnelle : il informe le président qu'en tant que chef de l'État, c'est à lui de fixer le cap stratégique et qu'il le suivra sans réserve. Jacques Chirac défend son registre traditionnel : la souveraineté alimentaire et la grandeur agricole de la France. Lionel Jospin gère quant à lui les arbitrages techniques délicats, assisté en cela par Hubert Védrine qui préparait méticuleusement les positions françaises avant chaque conseil européen.
La France demeure parfaitement unie face au bloc allemand déterminé. Le chancelier Schröder doit finalement lâcher l'essentiel de ses exigences. La Politique agricole commune est gelée temporairement mais non sabotée structurellement. Berlin rentre bredouille de cette confrontation – ou presque. L'atmosphère, racontera-t-on plus tard dans les chancelleries européennes, était « électrique ». Un euphémisme poli pour décrire la colère mal contenue du chancelier allemand qui n'a jamais vraiment digéré cet échec. Il obtiendra cependant une contrepartie significative plus tard : le fameux « rabais » allemand sur la contribution de son pays au budget européen.
La doctrine européenne de Jospin : entre défense et construction
Cet épisode révèle quelque chose d'essentiel sur Lionel Jospin : il était un Européen à la fois défensif et constructif. Son européisme ne relevait jamais d'une mystique idéaliste mais constituait une doctrine de l'intérêt national bien compris, articulée avec une vision sociale que ni Gerhard Schröder ni Tony Blair ne portaient véritablement en eux. Le socialiste français nourrissait une conviction profonde : on ne peut bâtir une union monétaire solide sans développer parallèlement une union sociale ambitieuse. Une position que ses partenaires européens jugeaient alors archaïque et dépassée.
De cette confrontation historique, Lionel Jospin tire une doctrine européenne cohérente. Le 28 mai 2001, à dix-huit mois seulement de la fin de son gouvernement, il prononce à Paris une intervention majeure sur « L'avenir de l'Europe élargie ». Ce texte considérable vaut largement, par sa profondeur et sa vision, le célèbre « Discours de la Sorbonne » que prononcera Emmanuel Macron en septembre 2017.
Structuré en trois parties fondamentales – un projet de société européen, une vision du monde, une architecture politique renouvelée –, il propose noir sur blanc des avancées concrètes :
- Un gouvernement économique véritable de la zone euro
- Un fonds conjoncturel de solidarité entre États membres
- Une lutte déterminée contre le dumping fiscal
- Un traité social européen contraignant
- La création d'un Parquet européen indépendant
- Le renforcement significatif d'Europol
- Une police européenne aux frontières extérieures
- Une Constitution européenne préparée par une Convention associant parlements nationaux et société civile
- La désignation du président de la Commission européenne au suffrage universel direct
Vingt années avant que certaines de ces propositions ne reviennent sur la table des négociations européennes.
La « fédération d'États-nations » : une vision prémonitoire
Lionel Jospin fait sienne, avec une précision remarquable et sans aucune démagogie, la formule visionnaire de Jacques Delors : l'Europe comme « fédération d'États-nations ». Il en explique l'ambiguïté juridique certaine, il en défend la pertinence politique essentielle. Cette position constitue une réponse directe et argumentée à la proposition fédéraliste avancée par Joschka Fischer, prononcée un an plus tôt à l'université Humboldt, et aux propositions britanniques plus modestes de Tony Blair à Varsovie.
Lionel Jospin positionne ainsi la France dans ce débat continental fondamental avec une clarté stratégique que ses successeurs n'ont que rarement égalée. Paradoxalement, ce discours visionnaire passe quasi inaperçu dans le paysage médiatique français. Il faut dire que la campagne présidentielle de 2002 approche à grands pas. La gauche plurielle se déchire déjà en coulisses. Onze mois plus tard seulement, Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour, et Lionel Jospin annonce son retrait définitif de la vie politique. Le texte du 28 mai 2001 part avec lui dans un silence assourdissant.
Vingt-cinq ans après : un bilan européen contrasté
Lorsqu'on passe au crible analytique les 30 propositions distinctes de son discours fondateur, le résultat apparaît particulièrement intéressant. Sur ces 30 propositions visionnaires :
- 6 sont restées lettre morte complètement
- 7 ont été entièrement réalisées selon leurs termes initiaux
- 17 l'ont été partiellement ou sous des formes adaptées
La Charte des droits fondamentaux est devenue juridiquement contraignante depuis l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Le Parquet européen fonctionne effectivement depuis 2021, même s'il demeure cantonné à la lutte contre la fraude financière européenne. Frontex surveille désormais les frontières extérieures mais reste un outil léger en appui aux États membres. L'ambition industrielle européenne commence tout juste à se concrétiser à travers le Chips Act, le plan de sauvetage de l'automobile européenne, les programmes Safe et Edip pour l'industrie de défense, et l'Accélérateur industriel « Made with Europe ».
Le mécanisme de la Convention pour la Constitution européenne – proposé mot pour mot dans le discours de Jospin – a bien été utilisé en 2002-2003 mais a connu l'échec cuisant du rejet de la Constitution européenne par référendum en France en 2005.
Ce que l'Europe n'a pas réalisé : des enseignements cruciaux
Les non-réalisations européennes sont tout aussi révélatrices que les avancées concrètes. Le gouvernement économique fort de la zone euro a certes été affermi institutionnellement mais ne dispose toujours pas de budget propre significatif. Jospin proposait d'octroyer au Conseil européen un pouvoir de dissolution du Parlement européen sur proposition motivée de la Commission. Cette innovation institutionnelle n'a jamais abouti.
Il souhaitait également rendre les traités européens plus lisibles et accessibles aux citoyens : ils n'ont jamais été aussi complexes et indéchiffrables pour les novices. La chaîne de télévision européenne paneuropéenne n'existe toujours pas, même si Arte tente courageusement de fédérer les énergies créatives dans cette direction.
Mais voici ce que le bilan historique enseigne surtout : l'essentiel des avancées européennes s'est réalisé sous la contrainte brutale des crises successives – financière en 2008, sanitaire en 2020, géopolitique depuis 2022 –, et non par anticipation volontaire et visionnaire. Ce que Lionel Jospin voulait accomplir par choix politique réfléchi, l'Europe l'a finalement fait sous la pression implacable des événements, souvent trop tardivement et toujours de manière insuffisante.
Ce qu'il appelait à construire par ambition démocratique partagée n'a toujours pas été édifié solidement. Combien d'autres responsables politiques après lui se heurteront toujours à ce « mur de Bruxelles » : s'appuyer sur le granit rassurant d'une certitude européenne jusqu'à s'apercevoir, douloureusement, que la pierre s'est transformée en sable mouvant.



