Le 8 octobre 2023, alors que le sang n’avait pas encore séché dans les kibboutzim du sud d’Israël, une partie de la gauche radicale new-yorkaise célébrait déjà la "résistance" palestinienne à Times Square. Le Hamas venait de massacrer, violer, brûler et enlever. Des militants saluaient l’attaque, mimaient des égorgements, scandaient le nombre de morts juifs comme un score.
Parmi eux se trouvait Darializa Avila Chevalier, alors inconnue du grand public. Trente-deux mois plus tard, elle vient de battre Adriano Espaillat, élu sortant et président du Caucus hispanique du Congrès, lors de la primaire démocrate dans la treizième circonscription de New York. Dans ce district solidement démocrate, une primaire vaut presque élection. Sauf accident, elle siégera bientôt au Congrès des États-Unis.
Le faiseur de rois
Elle n’y entrera pas seule. Le même soir, deux autres candidats soutenus par Zohran Mamdani ont eux aussi remporté leur primaire. Brad Lander, ancien contrôleur des finances de New York, juif progressiste, proche de la Democratic Socialists of America (DSA), a battu Dan Goldman dans la dixième circonscription avec près des deux tiers des voix. Claire Valdez, militante syndicale et élue de gauche radicale, l’a emporté dans la septième, face à un adversaire qu’avait pourtant adoubé la sortante du siège.
Trois profils différents, mais un même signal. Chevalier incarne la radicalité militante née dans l’après-7-Octobre. Lander montre comment une partie de la gauche juive, même critique de la DSA, se retrouve contrainte de composer avec elle. Valdez illustre la surenchère idéologique devenue presque routinière dans certains bastions démocrates. Trois victoires en une soirée, deux sortants renversés : ce n’est pas une anecdote locale. C’est une méthode. Et peut-être déjà un avertissement national.
Car Mamdani n’est plus seulement le maire de New York. Il est devenu, en quelques mois, un faiseur de rois dans le Parti démocrate. Il a compris une chose simple : dans une primaire à faible participation, une minorité organisée peut battre une majorité molle. Cela vaut à New York. Cela peut valoir ailleurs.
Une machine militante
C’est toute la force de la DSA, dont ils sont tous les trois membres : ce n’est pas un grand parti de masse, c'est une machine militante. Elle recrute, forme, mobilise, occupe le terrain, impose ses mots d’ordre et punit les dissidents. Les modérés ont des élus. Eux ont des militants. Dans les primaires américaines, cela suffit souvent à faire la différence.
La DSA n’est pas née hier, mais elle a changé de dimension. Longtemps marginale, elle revendique aujourd’hui des dizaines de milliers d’adhérents et pèse dans plusieurs grandes villes américaines. Depuis 2017, elle a fait du boycott d’Israël l’un de ses marqueurs politiques. Proclamé antisioniste, le parti n’a pas hésité à retirer son soutien à Alexandria Ocasio-Cortez pour avoir voté en faveur du Dôme de fer, ce système défensif qui intercepte les roquettes tirées sur les civils israéliens. À ce niveau de radicalité, même protéger des vies juives devient suspect.
Il serait faux d’y voir la révolte d’un prolétariat oublié. Les chiffres disent l’inverse. Dans sa circonscription, qui mord sur le Bronx, Avila Chevalier a perdu la partie bronxienne de trente points ; elle a perdu les quartiers à majorité noire et hispanique, et les zones à bas revenus de dix points. Elle l’a emporté chez les jeunes, chez les électeurs aisés, et a raflé les secteurs les plus diplômés de vingt points. La candidate est d’ailleurs le portrait fidèle de son électorat : à trente-deux ans, elle entame la septième année d’un doctorat à l’université publique de New York, étudiante depuis quatorze ans, et fait de sa propre précarité l’argument central de sa campagne.
Cette gauche-là est urbaine, diplômée, universitaire. Elle parle le langage des campus : colonialisme, domination, privilège, oppression. Tout y est relu à travers la même grille. La police devient une armée d’occupation, la frontière une violence, le propriétaire un colon, et Israël le coupable idéal. Ce vocabulaire n’est pas tombé du ciel : il s’est formé, depuis des années, dans des universités devenues le laboratoire de cette vision du monde. On y a beaucoup glosé sur la "décolonisation" et fort peu sur ce qui finançait ces départements. Le Qatar — qui héberge la direction politique du Hamas — est aujourd’hui le premier bailleur étranger de l’enseignement supérieur américain, avec plus de six milliards de dollars versés depuis les années 1980, dont un tiers depuis 2021. On ne prétendra pas qu’un chèque produit mécaniquement une idéologie. Mais l’atmosphère que cet argent a contribué à entretenir, celle des campements et des slogans de l’après-7-Octobre, est précisément le milieu d’où sortent ces nouveaux élus.
L'obsession d'Israël
Depuis le 7-Octobre, ce rapport à Israël est devenu le test central. Il ne s’agit plus seulement de critiquer un gouvernement israélien ou la guerre à Gaza. Il faut employer les bons mots, au bon moment, avec la bonne colère. Dire "génocide". Refuser la nuance. Parler d’Israël comme d’un État colonial. Se méfier de l’AIPAC (NDLR ; l'American Israel Public Affairs Committee, un lobby visant à soutenir Israël aux États-Unis). Et surtout ne jamais laisser entendre que le massacre du 7-Octobre pourrait compliquer le récit.
La cause palestinienne n’est plus seulement une cause. Elle est devenue un mot de passe. L’antisionisme, un signe de vertu. Et le Juif inquiet, très vite, un gêneur.
Avila Chevalier incarne cette génération jusqu’au bout. Convertie à l’islam, passée par Columbia et les réseaux de Students for Justice in Palestine, revenue soutenir les campements pro-palestiniens en 2024, elle n’est pas une candidate radicale de plus : elle est le produit de ce nouvel univers militant où Israël n’est pas un sujet de politique étrangère, mais un marqueur d’appartenance.
Brad Lander raconte une autre histoire, plus troublante encore. Juif, longtemps sioniste de gauche, proche de la DSA dont il s’est éloigné après le 7-Octobre, il devrait être la preuve qu’une autre gauche existe encore. Mais son cas montre surtout à quel point le centre de gravité s’est déplacé. Même ceux qui ne partagent pas la ligne la plus dure savent désormais qu’ils doivent composer avec elle. Ils peuvent prendre leurs distances. Ils ne peuvent plus l’affronter frontalement sans risque.
Claire Valdez, enfin, montre la suite logique : la surenchère. Dans certaines circonscriptions, la ligne pro-israélienne a déjà disparu, et la compétition se joue entre candidats qui partagent les mêmes mots, les mêmes réflexes, les mêmes indignations. La question n’est plus de savoir qui pense quoi, mais qui ira le plus loin, le plus vite.
Le piège de la "mamdanisation"
Voilà ce que l’on peut appeler la "mamdanisation" du Parti démocrate. Non pas la victoire d’un homme, mais l’installation d’un système où Israël devient le test suprême. Où l’AIPAC devient le nom de tous les soupçons. Où les donateurs juifs, les élus juifs, les organisations juives sont sommés, encore et encore, de prouver qu’ils ne sont pas du mauvais côté de l’histoire.
Officiellement, l’AIPAC est un groupe de pression pro-israélien légal, public, bipartisan. Dans l’imaginaire de cette gauche, il est devenu autre chose : le nom propre de la puissance cachée. On ne dit plus "pouvoir juif", on dit "AIPAC". Le vocabulaire a changé mais le vieux réflexe, lui, est reconnaissable. Mamdani lui-même a qualifié l’organisation de "monstres" lors d’un rassemblement commun avec ses candidats. Quand le mot "lobby" devient une obsession, il faut toujours écouter ce qu’il transporte.
Pour les républicains, c’est une aubaine. Depuis des années, ils cherchent à convaincre que le Parti démocrate est devenu celui de la DSA, du "defund the police", de l’anti-israélisme obsessionnel et de l’indulgence envers l’antisémitisme. New York vient de leur offrir l’affiche parfaite. Chaque refus de condamner clairement le Hamas, chaque slogan sur le "génocide", chaque attaque contre l’AIPAC, chaque ambiguïté sur Israël nourrira une publicité républicaine dans les États qui décident des élections.
Car New York n’est pas l’Amérique. Bien sûr. Mais la politique nationale ne fonctionne plus ainsi. Une poignée d’élus très bruyants peut désormais façonner l’image d’un parti entier. Les républicains n’auront pas besoin de prouver que Mamdani représente tous les démocrates. Il leur suffira de montrer que les démocrates ne savent pas quoi faire de lui.
Le problème ne sera pas seulement électoral. Il sera aussi très concret. Ces élus voteront au Congrès. Or cette gauche ne s’oppose pas seulement à l’aide américaine à Israël. Elle regarde aussi l’aide à l’Ukraine avec hostilité, dénonce l’Otan, veut réduire la puissance américaine, se méfie des sanctions contre l’Iran et voit souvent les ennemis de l’Occident comme des victimes de l’"impérialisme" américain.
Pour les démocrates, le piège est redoutable. Dans les quartiers de Brooklyn ou du Queens, cette ligne peut faire gagner une primaire. Dans le Nevada, la Pennsylvanie, le Wisconsin ou l’Arizona, elle peut faire perdre une présidentielle. Ce qui relève encore, à Washington, d’un consensus stratégique - soutenir les alliés, contenir les régimes hostiles, maintenir la relation transatlantique - risque de devenir, vote après vote, un terrain de guerre interne.
Un scénario à la Corbyn ?
Les Britanniques connaissent déjà cette histoire. Elle portait un nom : Jeremy Corbyn. Lorsqu’il a pris la tête du Parti travailliste, beaucoup ont juré que le danger était exagéré. Que les travaillistes juifs paniquaient. Que la droite instrumentalisait. Que les médias caricaturaient. Puis le Labour s’est enfoncé dans une crise d’antisémitisme dont il ne s’est jamais vraiment remis. En 2020, la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme, autorité publique indépendante, a établi que le parti avait enfreint la loi dans sa gestion des plaintes. Corbyn fut suspendu, puis marginalisé. Le parti de Clement Attlee, celui qui avait bâti la Sécurité sociale britannique, a perdu son honneur avant de perdre le pouvoir.
La comparaison n’est pas gratuite. Corbyn lui-même a soutenu Mamdani. En France, Jean-Luc Mélenchon et ses proches ont salué en lui un homologue américain. De Londres à Paris, de Paris à New York, on retrouve la même mécanique : l’antisionisme présenté comme du courage, l’accusation d’antisémitisme renvoyée à une manœuvre de la droite, le Juif inquiet transformé en obstacle au progrès.
Le Labour a cru pouvoir absorber Corbyn. Une partie de la gauche française a cru pouvoir contenir Mélenchon. Le Parti démocrate croit peut-être pouvoir cantonner Mamdani et la DSA à quelques circonscriptions urbaines. C’est toujours ainsi que commencent les capitulations : par l’idée que le problème restera local.
New York vient pourtant d’envoyer un avertissement qui ne vise pas seulement les juifs américains, ni les seuls amis d’Israël, mais les démocrates eux-mêmes. Les républicains ont déjà compris l’occasion qui leur était offerte. Reste à savoir si les démocrates sauront leur donner tort. Pour l’instant, ils leur fournissent surtout des munitions.
Simone Rodan-Benzaquen est Senior Envoy pour la Foundation for Defense of Democracies



