L'Eurovision, ses costumes kitsch, ses mélodies oubliables, son folklore intemporel… et sa grille de lecture géopolitique. Après le conflit russo-ukrainien, la question israélo-palestinienne déchire les participants depuis 2023. Cinq pays, de nombreux artistes et des fans ont appelé au boycott du concours 2026. L'an dernier, à Bâle, plusieurs centaines de personnes ont manifesté devant le lieu de la finale, arborant les drapeaux palestiniens. L'Autriche avait finalement remporté le concours de peu face à Israël, suscitant au passage une vive polémique sur le système de votes, soupçonné de favoriser le pays hébreu. Cette année, la candidature du chanteur d'Israël, Noam Bettan, est sujette à crispations. Le Point l'avait rencontré en exclusivité. La demi-finale de l'Eurovision 2026 débute ce mardi soir à Vienne, avant la finale ce samedi 16 mai. Décryptage avec Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipof et auteur de Géopolitique de l'Eurovision (Bréal), un petit livre très complet coécrit avec Cyrille Bret et sorti en mars dernier.
Le Point : sous ses dehors badins, en quoi l'Eurovision raconte notre géopolitique ?
Florent Parmentier. Vu de France, l'Eurovision est un concours divertissant où nous sommes souvent mal classés, alimentant notre complexe décliniste… Mais vu d'Europe centrale, c'est une autre histoire. Avant la chute de l'URSS, le retour à l'Europe s'est fait par les ondes et par la culture. L'Eurovision est un moyen de participer à l'imaginaire européen. Le vote exprime parfois un régionalisme affectif, ces états voisins qui s'envoient des points et votent par blocs comme les pays nordiques, la Roumanie et la Moldavie… Ce simple vote de bloc est déjà une manifestation sensible de géopolitique. Lorsque l'Eurovision naît en 1956, il parvient à réunir autour d'une soirée conviviale et pacifique les Européens qui se battaient une décennie plus tôt. À l'époque, les organisateurs avaient pour hantise la politisation des chansons. Mais la politique a fait des incursions dans le concours dès les années 1960. Soixante-dix ans après sa création, cela continue. En 2026, pour la première fois, le Danemark chante en danois. L'année où Trump parle du Groenland ! Mais c'est surtout le contexte géopolitique depuis 2014 qui nous a donné envie d'écrire sur l'Eurovision avec Cyrille Bret.
Lequel ?
À partir de l'invasion de la Crimée par la Russie, il est frappant de voir se rejouer le conflit russo-ukrainien à l'Eurovision. Les deux pays, dont les publics votaient historiquement l'un pour l'autre, ont chacun travaillé leur image et développé une géopolitique du récit.
L'invasion de l'Ukraine en 2022 a-t-elle accentué ce phénomène ?
Il faut s'inscrire davantage dans le temps. La Russie a intégré l'Eurovision dès 1994. Elle a été rejointe par l'Ukraine au début des années 2000. En Russie, le candidat est souvent choisi par le pouvoir quand en Ukraine, il est élu par un concours indépendant. L'Ukraine remporte une première victoire en 2004 avec une chanteuse prenant position en faveur des manifestants de la Révolution orange. La Russie gagne à son tour l'Eurovision en 2008, puis l'Ukraine le remporte encore en 2016, avec la chanson « 1944 », qui évoque les déportations des Tatares de Crimée. Lorsque le concours se déroule à Kiev, l'année suivante, la chanteuse russe est interdite. En mai 2022, le groupe ukrainien Kalush Orchestra est très largement plébiscité par les Européens, seulement quelques mois après l'invasion de l'Ukraine en février. Depuis, la Russie a été exclue de la compétition, ainsi que la Biélorussie. Finalement, sur le terrain de l'Eurovision, l'Ukraine a gagné trois fois le concours et elle est parvenue à faire exclure la Russie. C'est une victoire symbolique.
Bannie en 2022, la Russie a ainsi créé son propre concours, « Intervision », auquel participent les pays du « Sud global ». Pourquoi ?
L'Eurovision c'est 166 millions de téléspectateurs, pour l'Intervision, on ne sait pas vraiment (NDLR : les Russes affichent le chiffre fantaisiste de 4 milliards, tandis que le compteur YouTube en affichait 121 000 au soir de l'édition 2025). Ce concours se revendique « apolitique » en réponse à un Eurovision très « politique » selon les Russes. Mais son apolitisme est tout relatif, étant donné qu'il se tient à Moscou, avec un mot d'ouverture de Vladimir Poutine et un autre du ministre des Affaires étrangères russes Sergueï Lavrov. L'Intervision existait déjà à l'époque soviétique, mais il n'a pas été repris tel quel. On y trouve des pays importants comme la Chine ou l'Inde. La prochaine édition aura lieu à l'automne. Avec l'Intervision, la Russie veut apparaître comme l'organisateur de ce monde post-occidental. Les Russes dénoncent par ailleurs un deux poids deux mesures entre leur exclusion et le maintien d'Israël à l'Eurovision.
« Mon cœur bat à moitié en français et à moitié en hébreu », confiait le candidat israélien Noam Bettan au « Point ».
La présence d'Israël secoue justement l'édition 2026. Le boycott de plusieurs pays est-il inédit ?
Nous n'avons jamais assisté au boycott de cinq pays (Espagne, Irlande, Islande, Pays-Bas, Slovénie), ainsi que celui de fans et d'artistes. D'autant que l'Espagne est membre du « big five », ces cinq plus grands pays audiovisuels qui paient une quote-part plus importante et sont qualifiés directement pour la finale. En 2022, une grande majorité de pays souhaitaient l'exclusion de la Russie. Ce n'est pas le cas pour Israël en 2026. Au contraire, une majorité souhaite leur maintien. Reste qu'on assiste à un boycott puissant, à bien des questionnements et à des tensions jusque dans la rue. Cette question cristallise des anxiétés au niveau européen.
Israël n'avait jamais été critiquée lors de précédentes éditions ?
Israël a rejoint le concours dans des circonstances particulières en 1973, un an après les attentats de 1972 aux JO de Munich. Le pays a gagné quatre fois l'Eurovision depuis la victoire française de Marie Myriam en 1977 : en 1978, 1979, 1998 et 2018. Israël veut apparaître comme une démocratie ouverte dans un Moyen-Orient qui se crispe. Mais sa politique menée après le 7 octobre 2023 a changé la donne, notamment à Gaza. Cela a posé problème dès 2024, lorsqu'Israël a présenté la chanteuse Eden Golan, qui a passé une partie de sa vie en Russie et chanté en Crimée.
En quoi l'Eurovision peut être un atout pour le soft power européen ?
Chaque année, l'Eurovision fédère des coalitions de fans, comme une compétition sportive à date fixe. Il crée un sentiment d'émulation et son modèle perdure. Un modèle qui a réussi sa migration sur les réseaux sociaux, avec plus de 2 milliards de consultations sur les comptes de l'organisateur. Dans un moment où l'Europe apparaît plus faible, l'Eurovision rappelle que le continent européen représente un creuset, une linguistique, des valeurs, la possibilité de chanter librement… et cette liberté ne peut que déplaire aux autocrates.



