L'Europe face à ses divisions sur la compétitivité lors d'une retraite stratégique en Belgique
Divisions européennes sur la compétitivité lors d'une retraite stratégique

Une réunion cruciale pour la compétitivité européenne face aux défis mondiaux

Ce jeudi 12 février 2026, les chefs d'État et de gouvernement des Vingt-Sept se retrouvent au château d'Alden Biesen, en Belgique, pour une retraite informelle dédiée à la compétitivité européenne. Cette rencontre intervient quinze mois après la signature ambitieuse du « Nouveau pacte pour la compétitivité européenne » à Budapest, le 8 novembre 2024, trois jours seulement après la réélection de Donald Trump.

Le pacte de Budapest : ambitions et calendriers précis

Le texte signé en Hongrie saluait les rapports Draghi et Letta et fixait des échéances claires : une stratégie pour le marché unique en juin 2025, l'union de l'épargne et des investissements d'ici 2026, et une réduction de 25 % des charges administratives pour les entreprises dès le premier semestre 2025. Les dirigeants s'étaient également accordés sur une formule équilibrée concernant le financement, déclarant leur détermination à « rechercher et à utiliser tous les instruments et outils disponibles », du cadre financier pluriannuel à « la mise au point de nouveaux instruments ».

Pourquoi une retraite loin de Bruxelles ?

La formule des retraites éloignées du Bâtiment Europa de Bruxelles a été inaugurée l'an passé par le président du Conseil, António Costa, lors d'une réflexion sur la défense. « Changer de cadre, ça aide psychologiquement, assure un diplomate européen. La disposition des lieux est toujours importante dans un sommet. Ici, il n'y a pas de conclusions donc il n'y a pas de contrainte de résultats. » Enrico Letta et Mario Draghi participeront à deux sessions de travail avant que les dirigeants ne restent entre eux pour des discussions plus libres.

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L'année 2025 : le consensus de Budapest pulvérisé

Entre-temps, l'année 2025 a sérieusement érodé le consensus mou de Budapest. Les divergences, soigneusement camouflées sous les formules diplomatiques de l'époque, sont revenues avec insistance. L'Administration Trump a multiplié les chocs, avec des tarifs douaniers de 15 % qui ont brutalement confronté l'Europe à la fermeture du marché américain. Les menaces sur le Groenland ont révélé l'impérialisme de Trump, mais la réaction européenne unie et les fragilités boursières américaines ont aussi montré les limites de Washington.

La submersion chinoise : une menace économique substantielle

L'autre menace majeure est économique : la submersion chinoise sur les marchés européens. Les données de la Commission sont implacables : de 4,6 milliards de petits colis commandés par les Européens en 2024, on est passé à 5,7 milliards en 2025, soit une hausse de 25 % en un an. Ce e-commerce de pacotille, qui contourne allègrement les règles douanières et sanitaires, détruit la concurrence loyale et transforme chaque consommateur européen en complice involontaire du dumping chinois. Les Chinois débarquent également sur les secteurs où le haut de gamme allemand régnait en maître, comme l'automobile.

Berlin cherche de l'air, Paris veut refonder le modèle

Les positions nationales divergent profondément. À Zagreb le 31 janvier, les dirigeants du Parti populaire européen – dont le chancelier allemand Friedrich Merz, le Polonais Donald Tusk, et Ursula von der Leyen – ont adopté leurs priorités pour 2026. Le document est révélateur : silence absolu sur le financement, sujet brûlant à Paris, mais des pages entières sur la simplification réglementaire. Le PPE revendique même l'abrogation de l'interdiction des moteurs à combustion pour 2035 comme preuve de « la nouvelle orientation que prend l'Union sous notre impulsion ».

L'équilibre délicat entre commerce ouvert et « Buy European »

Sur le commerce, la ligne officielle soutient « un commerce équitable et ouvert » tout en refusant « le protectionnisme et les droits de douane injustifiés ». Pourtant, trois paragraphes plus loin, une contradiction assumée apparaît : « Grâce à la politique 'Acheter européen', nous dynamiserons les industries nationales, réduirons notre dépendance aux importations et protégerons nos marchés de la concurrence déloyale. » Le texte précise immédiatement que ce principe sera « particulièrement important pour les biens sensibles », sans toutefois définir ce terme.

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Macron précise sa vision du « Made in Europe »

Dans une interview aux journaux européens publiée mardi, Emmanuel Macron a été plus précis. La France réclame désormais « la fermeture des marchés publics de l'UE aux extra-Européens dans certains secteurs stratégiques, la conditionnalité systématique des aides au contenu européen, des réglementations contraignantes sur les chaînes d'approvisionnement. » Pour Paris, la préférence européenne ne relève pas du protectionnisme mais de l'assurance-vie, avec un raisonnement implacable : Trump et Xi Jinping ont instrumentalisé les dépendances européennes, comme avec les terres rares en octobre 2025.

Les plus grandes barrières sont internes à l'UE

Ursula von der Leyen, dans sa lettre du 9 février aux chefs d'État et de gouvernement, pose un diagnostic sans ambiguïté : « Dans un monde de plus en plus régi par la loi du plus fort, la rivalité stratégique et l'instrumentalisation des dépendances, une économie compétitive est également essentielle à l'indépendance de l'Europe. » Elle cite les calculs du FMI : les barrières internes au sein de l'Union équivalent à 45 % de droits de douane sur les biens et 110 % sur les services. Même Trump, avec ses 15 %, fait figure de petit joueur en comparaison.

Sur la préférence européenne, des mots choisis au scalpel

La présidente de la Commission choisit ses mots avec précision : « Dans les secteurs stratégiques, la préférence européenne est un instrument nécessaire qui contribuera à renforcer la base productive propre de l'Europe. » Puis, immédiatement, elle tempère : « Je veux être claire : c'est une ligne de crête. Il n'existe pas de solution universelle. C'est pourquoi chaque proposition doit s'appuyer sur une analyse économique solide et respecter nos obligations internationales. » Autrement dit : oui au principe, non à une généralisation.

Le secteur privé ne peut faire l'effort seul

Sur les moyens financiers, von der Leyen énumère les initiatives du futur budget européen de long terme : fonds de compétitivité de 451 milliards d'euros, programme de recherche Horizon Europe de 175 milliards, renforcement du rôle international de l'euro. Mais elle esquive la question posée par Mario Draghi : 800 milliards d'euros d'investissements publics et privés par an (révisés à 1 200 milliards si on y inclut la défense). Qui paie ?

Le point de vue français : des financements publics orientés

Le point de vue français est tranché : le secteur privé ne fera pas seul l'effort nécessaire. Il faut des financements publics orientés, comme les Américains et les Chinois. Paris brandit un argument économique : l'Union européenne a trouvé sa place parmi les grands émetteurs mondiaux, la dette européenne bénéficiant d'une forte demande avec la défiance croissante vis-à-vis du dollar. « Se retirer du marché ferait remonter les taux », argumente Paris.

Les retards dans l'application du plan Draghi-Letta

Le retard de l'UE est patent. À Budapest, les dirigeants fixaient une stratégie « marché unique » pour juin 2025. Ursula von der Leyen la promet maintenant pour le Conseil européen de mars 2026, soit avec neuf mois de retard. Pour l'union de l'épargne et des investissements prévue pour 2026, la proposition n'a été formulée qu'en décembre 2025. Deux options sont sur la table : soit les 27 se mettent d'accord dans l'année, soit on passera à la coopération renforcée entre les pays volontaires.

La compétitivité externalisée montre ses limites

Entre novembre 2024 à Budapest et février 2026 à Alden Biesen, l'Europe a mesuré sa vulnérabilité à de nombreux égards. L'Allemagne voit son industrie s'effondrer et cherche de l'air immédiat via la dérégulation. La France diagnostique un problème structurel nécessitant des investissements massifs. Les pays du Nord défendent une discipline budgétaire stricte. Et la Commission tente de tenir ensemble des positions parfois irréconciliables.

L'Europe ne peut plus se contenter de la compétitivité externalisée qui a fait autrefois le succès de l'Allemagne. Reste à définir ce qu'elle accepte de payer plus cher pour reconstituer sa base productive. La retraite d'Alden Biesen ne résoudra pas toutes les divergences, mais elle doit dégager « des orientations suffisamment convergentes pour préparer les conclusions du Conseil européen de mars ».