La politique britannique en mode « Carry On » : une instabilité chronique
« C’est nous, les Italiens ? » Cette question résume le mème politique qui circule actuellement au Royaume-Uni, évoquant une instabilité gouvernementale rappelant l'Italie de la seconde moitié du XXe siècle. Si Keir Starmer devait quitter le 10 Downing Street à cause du scandale Jeffrey Epstein, la Grande-Bretagne compterait sept Premiers ministres en dix ans, un scénario similaire à celui vécu par l'Italie dans les années 1950 et 1990. Cependant, la comparaison s'arrête là, car la politique britannique conserve son caractère unique, mêlant humour et drames.
Westminster en farce : la série « Carry On » renaît
La vie politique britannique ressemble de plus en plus à un film de la série « Carry On », célèbre pour ses comédies grivoises des années 1950 aux années 1990. Ces derniers mois, les crises ont offert un spectacle digne de ces farces, avec une distribution improbable. Keir Starmer endosse le rôle de Harold Wilson, tandis que Nigel Farage incarne une version inattendue d'Enoch Powell, et Kemi Badenoch se retrouve comparée à Margaret Thatcher.
Le scandale Jeffrey Epstein, bien que tragique avec ses victimes d'exploitation sexuelle, prend une tonalité grotesque dès qu'il déborde sur la scène politique. La comédie « Pas de sexe, merci, nous sommes britanniques » résume parfaitement le piège dans lequel Starmer se débat, tentant de maintenir une image de sobriété malgré les turbulences.
Mandelson à Washington : un pari risqué pour Starmer
En décembre 2024, Starmer a nommé lord Peter Mandelson, figure controversée du Parti travailliste, ambassadeur à Washington. Ce choix visait à apaiser les relations avec Donald Trump, mais il ignorait les liens documentés entre Mandelson et Epstein. Les dossiers publiés par le ministère de la Justice américain révèlent des échanges compromettants, où Mandelson partageait des informations gouvernementales avec Epstein, alors incarcéré pour proxénétisme.
Les emails échangés montrent Mandelson mêlant affaires et plaisanteries grivoises avec Epstein, bien qu'il n'ait aucun intérêt pour les activités criminelles de ce dernier. Cette amitié a procuré des bénéfices personnels, comme un versement pour la formation de son compagnon. Starmer, en recrutant Mandelson, a commis une erreur politique majeure, offrant un prétexte idéal à ses détracteurs.
La chute de popularité de Starmer et les défis à venir
La cote de popularité de Keir Starmer, quatorze mois après son arrivée au pouvoir, est la plus basse enregistrée depuis un demi-siècle. Le Parti travailliste a perdu près de quatorze points de soutien, une chute brutale attribuée à une série de faux pas, incluant des scandales de cadeaux non déclarés et des revirements politiques sur des sujets comme les aides au chauffage ou les identités numériques.
Le prochain test électoral aura lieu le 26 février lors de l'élection partielle de Gorton & Denton à Manchester. Cette circonscription, traditionnellement travailliste, pourrait voir une triangulation serrée avec Reform UK et les Verts. Une défaite face à ces partis mettrait en lumière la vulnérabilité de Starmer, d'autant que le Labour s'achemine vers des résultats désastreux aux élections écossaises, galloises et locales de mai.
Les alternatives politiques : Farage, Badenoch et l'ère zombie
Malgré ses difficultés, Starmer tient encore en raison de l'absence d'alternatives crédibles. Angela Rayner a dû quitter la scène politique pour des démêlés fiscaux, et Wes Streeting est entaché par ses liens avec Mandelson. Les députés travaillistes hésitent à provoquer un changement de chef, craignant des élections anticipées qui balayeraient leurs carrières.
Le sondeur Joe Slater parle d'une « ère zombie », où aucun gouvernement ne dispose d'un socle électoral solide. L'électorat, volatile et méfiant envers la classe dirigeante, a abandonné les anciennes loyautés de classe. Dominic Cummings analyse cette hostilité comme un rejet des élites, accusées d'échecs répétés sur des dossiers comme l'Irak, le Covid ou l'immigration.
Reform UK : raz de marée ou mirage ?
Les sondages projettent une victoire écrasante de Reform UK aux prochaines élections, avec 381 sièges sur 650. Cependant, un tel scénario supposerait des élections immédiates, ce qui est improbable. Les nouveaux partis, comme Reform UK, ont souvent du mal à attirer des talents politiques et à maintenir un discours cohérent, risquant de se diluer avec l'afflux de transfuges conservateurs.
Kemi Badenoch, cheffe des conservateurs, pourrait profiter de cette instabilité. Moins connue que ses rivaux, elle bénéficie d'une absence de négativité marquée et pourrait recentrer le débat sur le coût de la vie, priorité pour la majorité des électeurs. Les analyses suggèrent qu'elle a encore de la marge pour redresser l'image de son parti.
Conclusion : une instabilité structurelle britannique
La succession rapide de Premiers ministres n'est pas un dysfonctionnement, mais une caractéristique du parlementarisme britannique face à des enjeux clivants comme le Brexit. Historiquement, la Grande-Bretagne a déjà connu des périodes d'instabilité similaire, avec jusqu'à neuf Premiers ministres en huit ans au XIXe siècle.
En somme, la politique britannique reste profondément britannique, mêlant flegme et drames. Loin d'une « ère zombie », ces turbulences reflètent un système en recomposition, où les électeurs cherchent des réponses à des défis économiques et sociaux persistants. L'avenir dépendra de la capacité des partis à proposer des solutions crédibles, au-delà des scandales et des comparaisons avec l'Italie.



