Monica Witt, l'ex-espionne américaine qui a trahi pour l'Iran, toujours introuvable
Monica Witt, l'ex-espionne qui a trahi les États-Unis

Son dernier signe de vie tient en une phrase. Le 28 août 2013, Monica Elfriede Witt embarque à bord d’un vol Dubaï-Téhéran. À quelques secondes du décollage, elle envoie un texto à son contact iranien : « I’m signing off and heading out ! Coming home (Je me déconnecte et je pars. Je rentre à la maison). » Depuis, le black-out est total.

Treize ans plus tard, l’ancienne spécialiste du contre-espionnage de l’US Air Force demeure introuvable. Jeudi 13 mai, le FBI a relancé un nouvel appel à témoins et promis 200 000 dollars pour toute information permettant de retrouver « l’arme secrète du régime iranien », comme la qualifie The Times.

Une enfance brisée et un engagement rapide dans l’armée

L’histoire de Monica Witt commence pourtant loin des guerres secrètes entre Washington et Téhéran. Née en 1979 dans la ville d’El Paso, au Texas, elle grandit dans une famille instable, marquée par la mort prématurée de sa mère. À 18 ans, elle s’engage auprès de l’US Air Force. L’armée lui offre un cadre, une mission, mais aussi une langue hautement stratégique : le persan.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Très vite, elle est envoyée au Defense Language Institute, en Californie, où sont formés les linguistes militaires américains. Monica Witt devient une spécialiste des interceptions de communications étrangères. Une analyste capable d’écouter, traduire et décrypter des conversations sensibles captées par les avions de surveillance américains.

Les attentats du 11 septembre 2001 accélèrent la carrière de Monica Witt. Les États-Unis plongent dans la « guerre contre le terrorisme ». Elle est envoyée en Arabie saoudite, puis en Irak. Elle finit par rejoindre l’Air Force Office of Special Investigations, le service de contre-espionnage de l’armée de l’air américaine. Un univers obscur où elle obtient des habilitations « top secret » et travaille sur des programmes ultrasensibles.

L’Irak, premier point de bascule

« Pendant cette période de sa carrière, elle a eu accès aux noms d’agents et espions qui travaillaient sur certaines affaires, des identités protégées, explique Manon Lefebvre, maîtresse de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier 3 et spécialiste des renseignements américains. Dans son travail de linguiste, ces noms n’étaient pas censurés. »

Au milieu des années 2000, sa vie bascule. En Irak, Monica Witt découvre la guerre de près. Sans doute trop près. Selon des témoignages de proches recensés par la presse étrangère, elle revient profondément choquée par certaines opérations militaires américaines qu’elle n’arrive plus à justifier. Elle s’isole et commence à s’interroger sur le rôle des États-Unis au Moyen-Orient.

« Qu’il y ait eu des militaires ou des agents du renseignement choqués par la guerre en Irak, c’est clair et net, souligne Manon Lefebvre. Beaucoup ont démissionné, publié des livres ou lancé des alertes après ce qu’ils avaient vu. »

Monica Witt, elle, prend une autre trajectoire. Au début des années 2010, elle se convertit à l’islam et suit un master sur le Moyen-Orient à l’université George-Washington. Dans les couloirs du campus, certains étudiants la décrivent fascinée par l’Iran, portant désormais le hijab et répétant que Washington diabolise injustement la République islamique.

Une amitié avec une « repéreuse »

Le deuxième point de rupture vient en 2012. Monica Witt est invitée à Téhéran pour participer à une conférence baptisée « Hollywoodism ». Un colloque dénonçant l’image de l’Iran dans le cinéma occidental, sur le papier. Mais, pour les services américains, il s’agit surtout d’une vitrine de propagande utilisée par les réseaux proches des Gardiens de la révolution iraniens pour approcher des profils occidentaux sensibles.

Sur place, Monica Witt rencontre notamment Marzieh Hashemi, une journaliste irano-américaine travaillant pour Press TV, la chaîne anglophone du régime iranien. Aux yeux de Washington, Hashemi est une « repéreuse », autrement dit une recruteuse. Les deux femmes restent en contact pendant des mois.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

À son retour aux États-Unis, le FBI la convoque. Les agents l’avertissent : les services iraniens cherchent probablement à la recruter. Mais il est déjà trop tard. En août 2013, Monica Witt disparaît. Ses proches restent plusieurs mois sans nouvelles, avant que les services américains comprennent qu’elle a rejoint l’Iran, notamment grâce à son texto envoyé juste avant le décollage.

Une collaboration active avec Téhéran

Selon l’acte d’accusation du FBI, révélé par The Times, Téhéran lui fournit rapidement un logement, des équipements informatiques et un soutien logistique. L’ancienne spécialiste du contre-espionnage commence alors à collaborer avec le régime iranien. Les autorités américaines affirment qu’elle transmet des informations classifiées d’une valeur considérable : le nom de code d’un programme secret du Pentagone, les identités de personnels du renseignement américain, ainsi que des méthodes de surveillance électronique utilisées par Washington.

Mais le plus inquiétant vient ensuite : entre 2014 et 2015, des cyber-opérateurs iraniens lancent une vaste campagne de piratage visant d’anciens collègues de Monica Witt. De faux profils Facebook sont créés pour piéger des agents américains. Certains reçoivent des liens infectés par des logiciels espions. Selon le ministère américain de la Justice, Monica Witt aurait aidé à constituer des « target packages », des dossiers détaillant les habitudes, contacts et vulnérabilités de ses anciennes cibles.

Les craintes de Trump

Pour Washington, le danger dépasse largement les informations qu’elle détenait en 2013. Donald Trump en a bien conscience. « L’affaire éclate en 2018, pendant son premier mandat, au moment où il veut durcir le rapport de force avec l’Iran. Et elle ressort aujourd’hui, alors que les tensions militaires sont à nouveau extrêmement fortes », note Manon Lefebvre.

Treize ans après son dernier texto et sa disparition, personne ne sait officiellement où se trouve Monica Witt. Vivante en Iran ? Cachée ailleurs ? Assassinée ? Le mystère reste entier. Et tant que Monica Witt reste introuvable, une partie des secrets qu’elle emporte avec elle demeure, elle aussi, hors de portée.