En novembre 1975, le journaliste et écrivain Pierre Veilletet, grand reporter pour le journal « Sud Ouest », écrivait depuis Madrid le récit de la mort du dictateur espagnol Francisco Franco, survenue le 20 novembre. Voici le reportage, paru à l'époque, qui lui valut le prix Albert-Londres le 18 mai 1976.
Une mort discrète
Il n'y a pas eu de statue du commandeur pour Francisco Franco. Pas de fantôme sanglant venu l'arracher à son trône. Pas d'arme retournée contre lui. La mort l'a pris tandis qu'il dormait. De cette torpeur chimique qui, depuis plusieurs jours, lui tenait lieu de sommeil, Franco n'a pu sortir, voilà tout. Deux expressions, que l'usage populaire a inventées pour voiler la mort d'euphémisme pudique, conviennent parfaitement à celle-ci : il s'est éteint… Il ne s'est pas vu partir…
Il est 4 h 25, de ce que les Espagnols appellent la madrugada. C'est le moment où la nuit commence à pâlir. C'est l'heure indécise et clandestine que Franco avait lui-même choisie pour certaines exécutions capitales. C'est la fin physique du chef de l'État espagnol. Dans « un pesant sommeil », dira plus tard l'un des médecins.
De la famille du Caudillo, seule sa fille unique, Carmen de Villaverde, se trouve alors à l'hôpital de La Paz. Elle somnole dans une petite chambre, proche de celle qu'abrite son père depuis plus de quinze jours. Son mari, le chirurgien Christobal Martinez Bordiu, veille en compagnie de trente-cinq autres médecins et chirurgiens. À 4 h 25 donc — peut-être plus tôt, peut-être plus tard, on n'a pas fini d'ergoter sur ce point de détail — les deux seuls organes qui résistaient encore, le cœur et le cerveau, cèdent. Sur les écrans de contrôle, il n'y a plus que des images fixes.
Un étrange rendez-vous posthume
Trente-neuf ans plus tôt, en pleine guerre civile, un homme mourait à la même heure et le même jour. José Antonio Primo de Rivera était tiré de sa cellule à la prison modèle d'Alicante et, dans la cour, un peloton le passait par les armes. Les Républicains venaient de faire d'un jeune chef de parti le saint Jean de la Phalange, un martyr. Le nom de José Antonio sera gravé au fronton de toutes les églises d'Espagne. Franco s'en servira pour régner plus qu'il ne le servira. Trente-neuf ans entre la fusillade d'Alicante et l'extinction de La Paz : étrange rendez-vous posthume tout de même.
L'annonce officielle
Le marquis de Villaverde quitte seul et discrètement l'hôpital de La Paz, par la porte des urgences. On approche des cinq heures du matin. La nuit est magnifiquement étoilée, presque douce. L'Espagne dort, sans savoir. Il faut laisser au gendre de Franco le temps de couvrir la distance qui sépare La Paz du Pardo. Il va y annoncer de vive voix à Dona Carmen y Polo le décès de l'homme qui était son mari depuis cinquante-deux ans. Il faut laisser au « notaire de l'État », ministre de la justice, le temps de venir constater officiellement la mort. Il faut enfin laisser aux polices du régime le temps d'envoyer quelques faire-part à leur clientèle habituelle.
À 6 h 10, le programme de musique enregistrée diffusé depuis un moment par la radio nationale s'interrompt subitement. Toutes les stations régionales prennent le relais de Madrid. Le ministre de l'information, M. Herrera, donne en quelques mots la nouvelle du décès. L'hymne national suit.
Le corbillard dans Madrid
À 6 h 50, sur le paseo de la Castellana, deux motos de la police, toutes sirènes bloquées, font ranger les premiers véhicules sur le côté droit du boulevard. Elles ouvrent la route à un fourgon mortuaire de la ville de Madrid, immatriculé 802 266. C'est un break Dodge, lavé de frais. Une croix sert de bouchon de radiateur. La carrosserie arrière est en plastique transparent. Et la lessive qui vient de lui être administrée n'a pas encore séché.
Cet équipage, sombre et bruyant, trace sur toute la longue avenue de la capitale un paraphe funèbre. Pour les Madrilènes qui n'auraient pas encore les mains tachées par les éditions spéciales, où la nouvelle s'étale en lettres immenses, grasses : « Hamuerto Franco », pour ceux qui sortent à l'instant de chez eux, ce corbillard qui se précipite vers La Paz est un signe suffisant.
Au-dessus d'eux, dans le ciel qui s'éclaircit, on ne voit que la lune. Ronde et vaste. Lune-lune, comme dans un poème de Lorca. Le cercueil devrait sortir par la grand-porte. Mais dès 8 heures, le convoi des voitures officielles opère un brusque mouvement tournant. Il prend position côté cour. Et voici le fourgon funéraire installé sous une sorte de voûte que forme, au-dessus de la route, le bâtiment : « Traumatologia y rehabilitacion ». C'est, en fait, une sortie dérobée.
Le testament spirituel
Depuis quelque temps, les embaumeurs s'activent autour d'un cadavre de trente-six kilos. Plus tard, lorsque la télévision montrera le cercueil ouvert, on découvrira un Franco en grand uniforme, rond et net, montrant le visage serein de l'homme qui est « mort en parfaite santé ». Pendant que ce petit miracle cosmétique s'accomplit, la fille de Franco, Carmen de Villaverde, décidément très présente ces derniers jours, remet à Carlos Arrias Navarro une lettre de son père qu'elle détient depuis un mois. C'est le testament spirituel du Caudillo, indique-t-elle. Il faut en donner une lecture immédiate à la nation. Carlos Arrias remanie le discours qu'il avait préparé dans la voiture qui le conduit au ministère de l'information.
À 10 heures, il s'adresse au pays. D'une voix surchargée d'émotion, dont les transistors accusent le tremblement. La foule, qui bat toujours la semelle, à l'arrière de l'hôpital, se tait pour écouter le discours du président. La plupart ne saisiront que des bribes de phrases. Et peut-être ce moment dramatique où l'on entend Carlos Arrias Navarro sortir la fameuse lettre de sa poche et l'ouvrir devant le micro.
Quelques formules ricochent dans l'assistance : « J'ai voulu vivre et mourir en catholique… », « N'oubliez pas que les ennemis traditionnels de l'Espagne et de la civilisation chrétienne sont en alerte ». Les derniers mots de l'allocution se perdent dans un début de sanglot. On diffuse ensuite de la musique sacrée. Elle n'est interrompue que pour des bulletins « informations » dont il suffit d'entendre une phrase pour deviner le contenu : « Le Caudillo était chez lui à Saragosse et en Aragon »… « Il disait aux braves gens de Catalogne… », « Francisco Franco aimait le Guipuzcoa ».
Le transfert du cercueil
À 11 h 25, enfin, le transfert s'effectue. Des généraux recouverts de décorations sur toute la largeur de la poitrine et représentants chaque arme viennent rendre les honneurs. Deux officiers de la garde personnelle de Franco se tiennent de part et d'autre du fourgon qu'on vient d'ouvrir. Il suffira d'une demi-minute. La scène est éclairée par un rayon de soleil oblique. Six employés de l'hôpital, en tunique de nylon vert, portent sur leurs épaules un lourd cercueil d'acajou aux angles ornementés. Le couvercle s'alourdit d'un crucifix sculpté dans le même bois. Il y a quelques secondes d'un silence grave. Et médusé. C'était donc Franco… Parmi les gens qui m'entourent, aucun ne l'avait jamais vu vivant.
Les réactions populaires
Il y aura, toute la journée, dans la rue, à la télévision surtout, des torrents de larmes. Surtout chez les gens âgés. Tandis que le convoi funèbre gagne le Pardo où sera dite une messe intime à laquelle don Juan Carlos doit se rendre, les Madrilènes font la chasse aux journaux. C'est peu de dire que les kiosques ont été pris d'assaut. Ils ont été pillés. Les éditions spéciales se sont vendues ou ont été volées en quelques minutes. J'ai rarement vu une telle soif d'information.
Maintenant, oui, la mort de Franco se lit sur tous les visages. Certains restent fermés à double tour. Impossible d'en trouver la clé. Ils se refusent à toute conversation. « Je ne fais pas de politique. » D'autres affichent leur émotion en tirant un drapeau national piqué d'un crêpe noir sur leur balcon ou à la devanture de leur magasin. Des commerçants baissent leur rideau. En pleurant. Les hommes éclatent en sanglots, sans pouvoir achever la phrase qu'ils avaient entreprise. « C'est l'Espagne qui est morte aujourd'hui, Monsieur, oui, c'est l'Espagne… » Des femmes s'abîment dans l'éloge sangloté : « C'était le plus grand homme de tous les temps… ; notre père ».
On n'a certainement pas versé autant de larmes sur le disparu de Colombey. Peut-être l'exposition du corps pendant quarante-huit heures sur la place du palais d'Orient nous réserve des scènes semblables à celles qu'on a vues pour l'enterrement de Nasser.
Quant à ceux que la mort de Franco comble au-delà de toute espérance ; ceux qui sont délivrés de quarante ans d'attente, ils se confient beaucoup moins. Vieux réflexe de méfiance sans doute. Si on arrose l'événement, ce soir, dans les petits appartements de Carabanchel d'une bouteille de Codorniu mise à rafraîchir depuis un mois, c'est sans éclat. Sans triompher. Aujourd'hui, c'est le franquisme qui a le monopole des sentiments ostentatoires.
On peut en passer la revue en se rendant à la Puerta del Sol. Autour des kiosques, les gens s'interpellent, lisent les journaux à trois ou quatre, s'essuient les yeux. D'autres écoutent, l'oreille collée au transistor, le « Requiem » de Mozart ou le vingtième éloge du Caudillo par un correspondant de Séville, cette fois. Tout le monde parle de lui, ou pense à lui.
Je me demande si c'est aussi le cas du vendeur de billets de la loterie. Un aveugle, qui a toujours ses lunettes de soleil tournées vers le soleil d'Espagne et qui répète inlassablement les mêmes mots : « Tirage ce soir. Profitez du jour de chance ! »
Pierre Veilletet, envoyé spécial en Espagne en novembre 1975. Il était par hasard en Espagne, lors de vacances d'automne. Le bruit lui parvint que la grippe qui frappait Francisco Franco, dernier dictateur européen, camouflait une maladie dont on n'osait prononcer le nom. Il resta en Espagne et envoya tous les jours des reportages qui étaient autant de pages arrachées à une histoire immédiate. Le prix Albert-Londres 1976, qu'il obtint pour cette série ciselée, saluait à la fois le précis du journaliste et la patte de l'écrivain.
Extrait de la nécrologie signée Yves Harté et publiée le 9 janvier 2013.



