L'Iran déploie une armée numérique contre la Maison-Blanche
Dans l'ombre des frappes militaires, une autre bataille fait rage : celle de l'information. Depuis le début des opérations israélo-américaines fin février, des centaines de vidéos de propagande anti-américaine inondent les réseaux sociaux. On y voit un Donald Trump version Lego, pantin de Benyamin Netanyahou et du diable, suant à grosses gouttes devant les dossiers Epstein avant d'actionner un bouton rouge envoyant un missile sur une école. Un autre clip, photoréaliste, défile les pages noires de l'histoire américaine – le massacre des Amérindiens, l'esclavage, le Vietnam, Hiroshima et Nagasaki – pour conclure par un missile iranien détruisant une Statue de la liberté démoniaque, avec ce titre vengeur : « une vengeance pour tous ».
Une campagne massive et coordonnée
Ces productions ne sont pas isolées. Selon une étude de l'entreprise Cyabra, spécialisée dans l'analyse des réseaux sociaux, elles cumulent au minimum 145 millions de vues sur TikTok, Instagram et X – un chiffre probablement bien supérieur en réalité. Il s'agit d'une « campagne d'influence coordonnée » qui semble orchestrée par les Gardiens de la Révolution iraniens, amplifiée par des dizaines de comptes affiliés au régime. Leur objectif, selon Renee Hobbs, experte en communication à l'Université du Rhode Island : « Mobiliser les opposants de Donald Trump et susciter une forme de sympathie pour le peuple iranien. »
L'activation d'agents dormants
Cette offensive numérique a été préparée de longue main. Cyabra a identifié des dizaines de comptes qualifiés « d'agents dormants » qui se sont activés début mars pour poster agressivement de la propagande destinée à l'Occident. Le laboratoire Media Forensics Hub de l'université Clemson a quant à lui repéré un réseau de 62 comptes affiliés au Corps des gardiens de la révolution islamique, principalement sur X, Instagram et Bluesky.
Ces comptes, opérés par des humains et créés pour la plupart il y a environ un an, avaient jusqu'alors des cibles régionales :
- Une moitié, prétendument basée au Texas, en Californie, au Venezuela et au Chili, ciblait les hispanophones avec des contenus pro-Maduro ou anti-ICE.
- Les autres, soi-disant localisés en Écosse, Angleterre et Irlande, publiaient des messages pro-indépendance écossaise ou anti-Starmer.
Après le 28 février, tous se sont synchronisés. En une dizaine de jours, Clemson a répertorié près de 60 000 publications ayant atteint « des millions d'utilisateurs ». Parmi les contenus les plus viraux : une fausse vidéo générée par IA d'un missile iranien frappant le Burj Khalifa à Dubaï, ayant accumulé près de 3 millions de vues en une semaine.
La stratégie Lego et le ciblage occidental
Les vidéos de propagande dans le style du film d'animation La Grande Aventure Lego ne sont pas totalement nouvelles – une première avait été diffusée lors de la « guerre des 12 jours » de juin 2025 – mais elles envahissent désormais massivement TikTok, Instagram et Reddit.
Une douzaine de ces vidéos virales ont été créées par le groupe Akhbar Enfejari, utilisant le nom anglais Explosive Media. Contacté par Le Point sur Telegram, un membre de cette « jeune équipe iranienne indépendante spécialisée dans la production par intelligence artificielle » affirme travailler « par projet » et avoir réalisé certains travaux pour le gouvernement par le passé, tout en niant tout lien actuel – des déclarations impossibles à vérifier.
Leur cible est clairement occidentale : « Nous voulons parler directement aux Américains pour briser la bulle narrative que les États-Unis entretiennent autour de leur propre population. » Leur message : « Peut-être ne voulons-nous pas appartenir au monde tel que l'Amérique le définit. Peut-être avons-nous le droit d'avoir un gouvernement indépendant. »
Pour le faire passer, le groupe adopte la même stratégie que le gouverneur de Californie Gavin Newsom : troller Donald Trump, montré encerclé à la Maison-Blanche par les manifestations No Kings, « envoyant ses boys dans leur tombe pour un mensonge ». Le rap du clip « LOSER » – écrit par des humains, précise le collectif – est entêtant et trouve écho dans les commentaires d'internautes anglophones.
La réponse américaine et le bilan politique
Dans cette guerre numérique, Donald Trump a lui aussi redéfini les codes. Depuis son retour au pouvoir, il utilise agressivement l'IA générative et les mèmes pour communiquer. Début mars, la Maison-Blanche a partagé une série de vidéos mélangeant images réelles d'explosions en Iran et extraits de jeux vidéo (Call of Duty, Grand Theft Auto), de sport (NFL, base-ball) et de blockbusters hollywoodiens (Gladiator, Braveheart, Top Gun), avec des messages célébrant la « pure domination américaine ».
Pourtant, contrairement au récit iranien de résistance qui va droit au but, Trump n'a jamais réussi à « vendre » cette guerre à l'opinion américaine. Son administration s'est embourbée dans des explications changeantes sur des objectifs mal définis. Le président a même été lâché par une partie de sa base Maga, qui l'accuse d'avoir trahi sa doctrine « America First ».
Le bilan est lourd : après un mois de conflit, l'essence au plus haut depuis le Covid, la popularité de Trump sous les 40%, et les républicains paniquent à sept mois des élections de mi-mandat. Selon un sondage Ipsos pour Reuters, deux Américains sur trois veulent désormais une fin rapide du conflit, même si les objectifs de Washington n'ont pas été entièrement accomplis.
L'IA, nouvelle arme de propagande
« L'IA générative a considérablement abaissé les barrières à l'entrée pour les acteurs étatiques comme pour leurs relais, leur permettant de produire en masse des contenus très engageants et émotionnels à une échelle inédite », analyse Dan Brahmy, directeur général de Cyabra. « L'objectif n'est généralement pas de tromper un observateur attentif, mais plutôt de saturer l'écosystème numérique, de brouiller les frontières entre vrai et faux. »
Renee Hobbs ajoute : « Les mèmes constituent une forme idéale de propagande, car ils combinent divertissement, information et persuasion. Ce qui semble nouveau, c'est la manière dont la Maison-Blanche et Téhéran se répondent à coups de mèmes générés par IA, clairement conçus pour susciter des émotions fortes susceptibles d'influencer les négociations. »
Face à cette offensive, Trump semble avoir entendu le message : il a évoqué mardi un départ du Moyen-Orient « dans 2 à 3 semaines ». Mais pour Darren Linvill, directeur du Media Forensics Hub de Clemson, le constat est sans appel : « L'Iran est en train de gagner la guerre de l'information. »



