L'affaire Epstein révèle des liens troublants avec la Russie et le Kremlin
Epstein : liens troublants avec la Russie et le Kremlin

L'onde de choc Epstein secoue les chancelleries occidentales

Partout dans le monde, l'affaire Epstein continue de propager son onde de choc, ébranlant des personnalités de premier plan dont les liens, souvent anciens, avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein sont progressivement révélés au grand jour. Des correspondances compromettantes, comme celles de la princesse norvégienne Mette-Marit, aux participations présumées à des orgies, illustrées par le cas du prince Andrew déjà déchu de ses titres royaux, les révélations s'accumulent. On apprend désormais que le prince Andrew aurait pu transmettre des informations confidentielles au pédocriminel en 2010, tout comme l'ancien ministre britannique Peter Mandelson. Ces découvertes plongent les chancelleries occidentales dans un vertige grandissant, les amenant à s'interroger sur la possibilité que le prédateur sexuel ait également agi comme agent au service de Moscou.

Des milliers de documents pointent vers la Russie

Les preuves s'accumulent de manière troublante. Plus de 10 000 courriers, notes et SMS rendus publics par la justice américaine font référence à la Russie, avec près d'un millier de mentions directes de Vladimir Poutine. Ces documents révèlent qu'Epstein avait tissé, sur le long terme, des relations étroites avec de hauts responsables russes. En 2011, l'homme d'affaires sulfureux s'est rendu en Russie avec un visa délivré par l'association des vétérans de Vympel, une unité d'élite du FSB, selon les informations du média Novaïa Gazeta. L'affaire a pris une telle ampleur que Donald Tusk, le Premier ministre polonais, a ordonné une enquête officielle sur les liens présumés entre les services russes et Epstein, visant à déterminer si ce dernier a transmis des informations compromettantes sur des personnalités polonaises en activité.

Une connexion russe documentée de longue date

L'historienne Françoise Thom, spécialiste de la Russie et auteure de La guerre totale de Vladimir Poutine, avait déjà documenté ces connexions dans une enquête publiée en juillet dernier sur le site Desk Russie. Pour L'Express, elle revient sur ce dossier explosif. « La connexion entre Epstein et la Russie a été documentée pour la première fois dans une enquête du Dossier Center », explique-t-elle, faisant référence à une organisation de hackers financée par l'oligarque russe en exil Mikhaïl Khodorkovski. Dès 2014, et probablement bien avant, Jeffrey Epstein et les hommes du Kremlin avaient noué un partenariat fructueux offrant à Epstein des opportunités financières exceptionnelles. En retour, les oligarques et le gouvernement russes, alors sous sanctions après la crise ukrainienne, appréciaient son expertise en paradis fiscaux et blanchiment de fonds.

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Epstein, intermédiaire crucial pour le Kremlin

Entre 2014 et 2015, Epstein a joué un rôle d'entremetteur crucial pour les Russes, alors que les investisseurs occidentaux boycottaient la Russie. Il a mis son réseau à disposition du Kremlin pour convier des dirigeants d'entreprises occidentales de premier plan au Forum économique de Saint-Pétersbourg, le « Davos russe ». Parmi eux figuraient Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, et Nathan Myhrvold, ancien directeur de la technologie de Microsoft. Son interlocuteur principal était alors Sergueï Beliakov, chargé d'attirer les investissements étrangers, aujourd'hui remplacé par Kirill Dmitriev. Diplômé de l'Académie du FSB, Beliakov avait sollicité Epstein pour contourner les sanctions occidentales, recevant des conseils sur la création d'une banque capitaliste et le lancement de cryptomonnaies alternatives.

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Le kompromat, outil partagé avec les services russes

Jeffrey Epstein partageait avec les services secrets russes une passion pour le kompromat, cette pratique consistant à collecter des informations compromettantes sur des personnalités. « C'est en Russie, durant les années Eltsine, que le kompromat a envahi la scène politique », précise Françoise Thom. Vladimir Poutine a perfectionné cette technique, en faisant un outil d'ingénierie politique pour contrôler l'opposition, les journalistes et les élites. Epstein, qui avait truffé ses demeures de caméras et de micros, s'est très probablement inspiré de ces méthodes russes pour développer ses activités. Il n'y avait aucune considération idéologique dans ses relations avec la Russie, mais uniquement des deals lucratifs, Epstein étant avant tout motivé par l'appât du gain et un désir de transgression.

Les racines familiales de la connexion russe

Pour comprendre le « tropisme russe » d'Epstein, il faut s'intéresser à sa compagne Ghislaine Maxwell et surtout à son père, Robert Maxwell. Cet homme d'affaires et politicien britannique entretenait des liens étroits avec le régime communiste, défendant même l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968. Invité à Moscou par Leonid Brejnev, il deviendra le meilleur propagandiste du Kremlin en Occident. Son besoin chronique d'argent le poussa à vendre des informations aux services secrets, dont le MI6, le Mossad et le KGB. Il est aujourd'hui établi qu'Epstein a connu Robert Maxwell, qui lui a ouvert ses carnets d'adresses, permettant notamment à Epstein d'approcher la monarchie britannique et le prince Andrew. Maxwell aidait également les hauts responsables soviétiques à ouvrir des comptes bancaires au Liechtenstein en échange de commissions juteuses.

Une arme psychologique contre les démocraties

La publication de millions de documents liés à l'affaire Epstein ne peut que réjouir le Kremlin, dont les stratèges ont compris que le kompromat équivaut à une arme nucléaire contre les démocraties. « Il suffit de traîner dans la boue nos élites pour que nos institutions soient, à leur tour, décrédibilisées », analyse Françoise Thom. La propagande russe utilise désormais cette affaire pour marteler que les élites occidentales sont corrompues, tandis que la Russie incarnerait les valeurs traditionnelles contre un Occident satanique. Ce discours, promu par Vladimir Poutine depuis 2011, prend de l'ampleur avec la guerre en Ukraine, présentée comme un conflit manichéen. L'affaire Epstein s'insère parfaitement dans cette vaste opération de guerre psychologique menée par la Russie contre l'Occident, illustrant de façon éclatante ce que Moscou qualifie de corruption de « l'Internationale des élites libérales ».