Le vol est-il moralement justifiable, sous prétexte que l’on considère la société américaine comme injuste et que l’on tient « la gouvernance des oligarques pour “kleptocratique” » ? Dans The Atlantic, Thomas Chatterton Williams, l’un des meilleurs analystes des « guerres culturelles » outre-Atlantique, critique la « frivolité » avec laquelle certains porte-paroles du gauchisme culturel font l’éloge « d’une rupture majeure du contrat social ».
Dans les pages Opinions du New York Times, en effet, Hasan Piker, l’un des streamers les plus influents de la gauche américaine et Jia Tolentino, une collaboratrice du New Yorker et essayiste à succès, discutent sur le thème : « Les riches ne jouent pas d’après les règles ? Pourquoi le ferais-je ? ». Tous les deux, bien qu’ils soient extrêmement riches, n’hésitent pas à révéler qu’il leur arrive de voler dans les magasins, d’utiliser les mots de passe d’autrui pour accéder à des sites payants, bref à tricher. « Mais si tout le monde se mettait à voler dans les magasins, comme vous admettez le faire, les prix augmenteraient énormément », lui objecte Nadja Spiegelman, l’animatrice du dialogue. « Chaos. Chaos complet. Allons-y. On verra ce qui se passe », lui répond Piker. Et d’ajouter : « Nous devons en revenir à des délits cool, comme les attaques de banques, le vol d’objets hors de prix (comme au Louvre), des choses de ce genre. J’ai le sentiment que c’est plus cool que le 7 000 ème manigance sur les cryptomonnaies dans laquelle s’engagent des gens ».
Par quelle perversion morale, l’apologie du vol est-elle devenue une sorte d’étalage de vertu (virtue signaling), interroge Thomas Chatterton Williams ? « Piker et Torentino suggèrent que certains délits deviennent non seulement justifiés moralement, mais dignes d’admiration, lorsqu’ils s’accompagnent de protestations contre l’injustice structurelle. » Et cette posture va jusqu’à justifier le crime pur et simple : Piker et Tolentino admettent comprendre la joie ressentie par certains, lorsque Luigi Mangione a assassiné le PDG de United Healthcare, Brian Thompson. Sous prétexte que « l’industrie de la santé est structurellement oppressive. » Suffit-il de décréter que la société est immorale pour s’affranchir soi-même du respect des règles de base de la vie en société ?
Où sont passés les partis sociaux-démocrates ?
L’Europe a poussé un soupir de soulagement à l’éviction de Viktor Orban, mais, avec Peter Magyar, c’est un « Orban light » qui a gagné, écrit Mateusz Mazzini dans le quotidien polonais de référence, Gazeta Wyborcza. Magyar s’est payé le luxe de critiquer le laxisme d’Orban en matière d’immigration, lui reprochant d’avoir laissé s’installer des migrants en provenance du Sud-est asiatique. Il a d’ailleurs recyclé, à cette occasion, une légende urbaine inspirée du trumpisme : ces immigrés auraient « mangé tous les canards » d’un certain étang – où l’on n’en a jamais vus. Comme Trump prétendait que des Haïtiens avaient « mangé tous les chiens » de Springfield…
Ces élections hongroises ont eu un perdant, Orban, mais deux vainqueurs, selon le politologue polonais : Tisza, le parti conservateur de Peter Magyar, bien sûr, mais aussi, Mi Hazank Mozgalom (Notre Patrie), le parti d’ultra-droite à côté duquel le FIDESZ d’Orban ferait figure de centriste modéré… Ce parti a, en effet, franchi le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir une représentation parlementaire. Aucun parti de gauche ne sera représenté au Parlement de Budapest qui sera ainsi « 100 % conservateur ». La société hongroise est conservatrice. 60 % des électeurs hongrois sont opposés à quelque aide que ce soit à l’Ukraine « A gauche de Tisza, le vide. À sa droite, la violence. »
Mais c’est dans toute l’Europe centrale que les partis sociaux-démocrates et socialistes sont en voie de disparition. En République tchèque, le SOCDEM n’a pas atteint le seuil des 5 % aux élections législatives de 2021. Le seul parti représenté au Parlement de Prague qu’on pourrait classer à gauche est le PaS, formé des Pirates alliés aux Maires et Indépendants. Il est plus libertaire que socialiste. En Pologne, où le Sejm compte deux partis de gauche, Lewica (Gauche) et Razem (Ensemble), ceux-ci ne comptent que 30 députés sur 460. Le jeu politique est dominé par l’affrontement entre le centre droit (Donald Tusk, Premier ministre) et la droite conservatrice (Karol Nawrocki, président de la République).
De tous les pays dits « de Visegrad », seule la Slovaquie est censée être dirigée par un parti « de gauche », le SMER. Celui-ci se réclame, certes, de la social-démocratie, mais il a été expulsé du groupe socialiste du Parlement européen pour ses positions nationalistes et pro-russes. Et son dirigeant, Robert Fico, est un conservateur bon teint… « La crise de la gauche s’étend à tout le continent », relève Mazzini. Les travaillistes britanniques connaissent un véritable « effondrement politique ». Si des élections avaient lieu ce mois-ci, ils perdraient 286 députés et se retrouveraient avec 125 députés à Westminster contre 250 pour les populistes de Reform UK. Le SPD allemand est en recul accéléré. Le principal parti d’opposition italien, le Partido Democratico, ne compte que 70 députés sur 400 à Rome et il est classé au centre gauche. Un des rares pays européens conservé par les sociaux-démocrates est le Danemark, où la Première ministre, Mette Frederiksen, a dû s’aligner sur les positions anti-immigrés de son extrême droite. Sa réélection a en outre bénéficié de « l’effet-drapeau » provoqué dans son pays par les menaces du président américain sur le Groenland.
La défense de l’Europe, l’affaire des Européens eux-mêmes
« Donald Trump souhaite mettre fin à l’Alliance atlantique et il est en bonne voie d’y parvenir », estime l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer sur le site Project Syndicate. La question n’est pas : quand ? Mais comment ? En retirant officiellement les États-Unis de l’Alliance, ce qui serait difficile car le Congrès a son mot à dire. Par contre, il peut vider l’OTAN de sa substance. Il a commencé à le faire. Mais les Européens sont-ils prêts à garantir eux-mêmes leur sécurité face à la menace russe ? Trump voudrait faire payer aux Européens leur refus de le suivre dans sa guerre désastreuse au Moyen-Orient. Et la défaite électorale de son allié hongrois, Viktor Orban, va renforcer sa volonté de prendre ses distances avec le Vieux continent.
Or, les Allemands, estime Fischer, devraient se souvenir que la présence militaire des Américains en Europe de l’Ouest avait deux objectifs : tenir en respect le Pacte de Varsovie, le plus manifeste ; mais aussi : rassurer les voisins de l’Allemagne contre toute tentation revanchiste… Aussi le retrait américain risque-t-il de soulever des « questions épineuses » concernant la place de l’Allemagne en Europe.
« Se retirer de l’Alliance atlantique est une idée fixe de Donald Trump », confirme Gunnar Johnsen dans le quotidien norvégien, Aftenposten. Il y a 26 ans, dans son livre The America We Deserve, il écrivait que « se retirer de l’Alliance permettrait d’économiser, chaque année, des milliards de dollars ». Dans cet esprit, le président américain a cédé plusieurs commandements : le Joint Force Command (JFC) de Naples aux Italiens et JFC de Norfolk aux Britanniques. Il envisage de transférer le commandement suprême des forces alliées à un Européen.
« La confiance envers l’administration américaine s’est affaiblie », constate le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense au Storting, le Parlement norvégien, Peter Christian Frølich. C’est le président des États-Unis qui se réserve le pouvoir d’invoquer ou non l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord en cas d’attaque contre l’un de ses membres et « cela est particulièrement problématique lorsque le président américain partage une vision du monde qui est plus proche de celle de Poutine… »
Changement de cap à Berlin
« L’Europe accélère les plans de repli au cas où Trump se retire », titrait récemment le Wall Street Journal. Les dirigeants européens travaillent à la mise en œuvre d’une « Otan européenne » en état de « préserver sa dissuasion face à la Russie ». C’est un tournant que permet le changement de cap allemand. L’Allemagne a longtemps résisté aux appels de la France à une souveraineté européenne en matière de Défense. Les dirigeants de Berlin craignaient de brusquer Washington. Le changement de pied date de la nomination de Friedrich Merz à la chancellerie.
Le président de la République finlandais, Alexander Stubb, joue un rôle crucial dans cette nouvelle politique européenne. Son pays doit protéger la plus longue frontière avec la Russie, en Europe et ses forces armées sont respectables. Le transfert des responsabilités des USA vers l’Europe va se poursuivre, explique-t-il. Mais ce qui importe, c’est qu’il ait lieu de manière ordonnée, organisée et contrôlable.
L’Europe est en retard dans plusieurs domaines, en particulier la lutte anti sous-marins, les satellites de reconnaissance, la mobilité aérienne. L’Allemagne et le Royaume-Uni vont développer en commun des missiles de croisière furtifs. Mais aucun membre européen de l’Alliance de dispose en l’état actuel d’une stature suffisante pour remplacer les États-Unis en tant que chef de file, en particulier parce qu’ils fournissaient le « parapluie nucléaire » dissuasif. En cours de discussions : « le remplacement du parapluie nucléaire américain ». La France pourrait « étendre sa propre dissuasion » à l’Allemagne et à d’autres nations européennes.
Dans The Telegraph, une autre hypothèse est examinée par Anders Fogh Rasmussen, ancien secrétaire-général de l’OTAN : se servir de la « coalition des volontaires » comme base d’une « alliance élargie », sous direction franco-britannique. L’Ukraine en ferait partie, car elle constitue « un atout pour l’Europe ». Il ne faut pas inclure dans la future organisation défensive les « pays hésitants », comme l’Autriche ou l’Irlande. Rasmussen estime aussi que les Européens pourraient aussi participer à la réouverture du détroit d’Ormuz en échange de concessions américaines sur les droits de douane.



