Tunisie : quand la haine se pare des atours de la justice
Après la condamnation en février à plus de 40 ans de prison en appel de Rached Ghannouchi, Raja Chamekh, féministe et militante des droits humains, notamment pour le CRLDHT (Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie), rappelle que la figure tunisienne de l’islam politique « porte une lourde responsabilité dans l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire récente » du pays, mais que « faire porter à un seul homme la responsabilité d’une période entière n’est pas un acte de justice ».
Il existe des moments qui révèlent davantage les sociétés que les responsables politiques eux-mêmes. Des moments où la question ne concerne plus seulement une personne, mais ce que nous sommes devenus, et les limites morales auxquelles nous avons renoncé en silence, en croyant triompher. La réaction suscitée par l’hospitalisation de Rached Ghannouchi a révélé quelque chose de profondément inquiétant : une jubilation malsaine face à la souffrance d’un adversaire. Nous ne sommes plus dans le désaccord avec un homme controversé, mais dans une célébration de la faiblesse humaine.
Opposition politique et justice
Que les choses soient dites clairement : oui, nous sommes opposés au projet intellectuel et politique de Rached Ghannouchi. Oui, nous le considérons comme un projet conservateur, régressif, théologico-politique, fondé sur une référence religieuse incompatible avec les principes de l’État civil moderne, de l’égalité pleine et entière, de la liberté de conscience et de la séparation effective entre religion et politique. Dans ses ouvrages, il a constamment tenté de faire de la religion une référence supérieure pour la société et pour la législation.
Nous refusons toute conception faisant dépendre les droits des femmes d’une interprétation religieuse, toute vision plaçant la charia au-dessus de la volonté populaire souveraine, tout discours soumettant les libertés à une autorité doctrinale ou théologique, toute tentative de réintroduire le pouvoir politique dans un cadre religieux. Une grande partie des tragédies qu’ont connues nos sociétés provient précisément de cette volonté de transformer la religion en projet de gouvernement et la politique en prolongement de la croyance.
Mais notre opposition à ce projet ne signifie pas que nous acceptions de transformer la prison en instrument de vengeance politique ou morale. Il existe une différence fondamentale entre combattre un projet politique et vouloir détruire celui qui le porte. Rached Ghannouchi porte une lourde responsabilité politique dans l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire récente de la Tunisie. Il a soutenu des alliances désastreuses, contribué à produire un paysage politique confus et fragile. Son mouvement a fermé les yeux sur des dérives autoritaires alors qu’il occupait une place dominante dans l’appareil d’État.
Responsabilité politique et pénale
Mais faire porter à un seul homme la responsabilité d’une période entière n’est pas un acte de justice. C’est aussi une manière pour une société entière d’échapper à sa propre responsabilité. Ennahdha n’a pas gouverné seul. De nombreux démocrates, progressistes et libéraux ont participé aux coalitions, soutenu des compromis et partagé les décisions avant de prétendre ensuite que tout relevait exclusivement de Ghannouchi.
Il faut distinguer clairement responsabilité politique et responsabilité pénale. La responsabilité politique se sanctionne dans les urnes, dans le débat public et dans le jugement de l’histoire. La responsabilité pénale exige des actes précis, des preuves tangibles et un procès équitable. L’échec politique ne devient pas automatiquement un crime. Les erreurs de jugement ne constituent pas un dossier judiciaire. Les mauvaises alliances ne justifient pas l’emprisonnement.
On reproche également à Ghannouchi son autoritarisme au sein même de son parti. Mais depuis quand cela constitue-t-il un crime ? Le déficit démocratique au sein d’un parti relève d’abord d’une question politique et organisationnelle interne. Partout dans le monde, des dirigeants politiques ambitieux cherchent à conserver leur pouvoir et le contrôle de leurs appareils partisans. Cela peut être autoritaire, opportuniste ou narcissique. Cela ne devient un crime que lorsqu’il y a corruption, violence, fraude électorale ou coup de force contre les institutions.
La haine collective ne fait pas justice
Le problème le plus grave aujourd’hui n’est peut-être pas Ghannouchi lui-même, mais l’idée qui s’installe progressivement selon laquelle la haine collective suffirait à produire une condamnation. Dans un État de droit, personne ne devrait être emprisonné simplement parce qu’il est détesté ou transformé en symbole du mal par l’imaginaire collectif. Mais vouloir voir un homme derrière les barreaux sans démonstration rigoureuse relève moins de la justice que du désir de punition. Le jour où celui que l’on déteste devient automatiquement coupable, la présomption d’innocence disparaît et avec elle l’idée même de justice.
L’une des contradictions les plus frappantes est que certains de ceux qui dénoncent la dimension réactionnaire et religieuse du projet de Ghannouchi ferment les yeux sur d’autres systèmes ou mouvements fondés sur des références théologico-politiques similaires. Dans d’autres régions du monde arabe ou du Moyen-Orient, les atteintes aux libertés, le contrôle des femmes ou l’hégémonie du discours religieux sur la société sont tolérés, voire justifiés, dès lors que ces acteurs se présentent comme des forces de « résistance », de lutte contre l’impérialisme ou d’opposition à l’Occident. Comme si un projet théocratique cessait soudain d’être réactionnaire dès lors qu’il occupe une autre position géopolitique.
Défendre le droit à un procès équitable
Il est facile de défendre quelqu’un qui nous ressemble. Il est facile de réclamer des droits pour ceux que nous aimons. Le véritable test commence lorsque l’injustice frappe quelqu’un que nous combattons politiquement. Défendre le droit de Rached Ghannouchi à un procès équitable ne signifie pas l’innocenter. Refuser son humiliation ne signifie pas adhérer à son projet politique. Cela signifie simplement que nous refusons de devenir, à notre tour, les instruments d’une logique de persécution.
Une liberté qui exclut les adversaires n’est pas une liberté. Une justice réservée aux amis n’est pas une justice. Et des droits humains qui s’arrêtent là où commence la haine ne sont plus des droits humains. C’est d’autant plus grave que la question de l’indépendance de la justice en Tunisie est aujourd’hui profondément posée. Depuis le 25 juillet 2021, date à laquelle Kaïs Saïed a concentré les pouvoirs entre ses mains et suspendu l’ordre constitutionnel, beaucoup de Tunisiens ne voient plus certaines procédures judiciaires comme de simples procédures de droit, mais comme le prolongement du pouvoir exécutif contre ses adversaires politiques.
Un recul historique pour la démocratie
Existe-t-il encore une justice réellement indépendante ? Les opposants sont-ils poursuivis pour des crimes… ou pour leur opposition politique ? Tout cela ne signifie pas que Rached Ghannouchi serait soudain devenu une figure à défendre politiquement. Notre désaccord avec son projet demeure total. Mais aujourd’hui, le danger principal n’est plus seulement l’islam politique. C’est un système qui transforme l’opposition en crime, une opinion en accusation et un post Facebook en dossier judiciaire.
Des Tunisiennes et des Tunisiens se sont battus pour qu’aucun citoyen ne soit plus emprisonné pour ses idées ou son appartenance politique. Ce qui se passe aujourd’hui constitue un recul historique. Voilà pourquoi le conflit central oppose désormais tous ceux qui refusent l’autoritarisme à un pouvoir qui menace l’existence même du champ démocratique.
Le problème n’est pas que Ghannouchi soit âgé ou malade, comme si l’âge ou la maladie pouvaient effacer les responsabilités politiques. Toute personne ayant participé à des pratiques autoritaires ou à la destruction du processus démocratique doit répondre de ses actes. Mais la justice est une chose, et le désir de vengeance en est une autre. Nous ne vivons pas aujourd’hui un processus de justice transitionnelle fondé sur une magistrature indépendante et des institutions démocratiques solides. Nous vivons dans un climat où les procès et les prisons deviennent des instruments de neutralisation politique.
Refuser les procès de vengeance ne signifie pas innocenter qui que ce soit. Cela signifie simplement rester attaché à une idée fondamentale : il n’existe pas de justice sans indépendance de la magistrature, et pas de dignité collective dans une société qui accepte que les prisons deviennent des instruments de revanche politique. Au fond, ce n’est pas seulement Ghannouchi que nous jugeons aujourd’hui. C’est notre propre idée de la justice.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.



