Amnesty International publie ce mercredi un rapport documentant la mise en place, en deux ans, d'une infrastructure de surveillance d'État sans précédent en Argentine, avec des dépenses massives en technologies de reconnaissance faciale et de drones, dans un contexte de coupes budgétaires sévères. Le rapport, intitulé « Carte blanche », détaille comment le gouvernement de Javier Milei a réformé le système de renseignement, créé une unité dédiée à l'intelligence artificielle (UIAAS) et dépensé au moins 1,2 million de dollars pour équiper ses forces fédérales de drones, de logiciels de reconnaissance faciale et d'outils de surveillance des réseaux sociaux. La ville de Buenos Aires a investi près de 48 millions de dollars supplémentaires dans son réseau de caméras, couvrant désormais 82 % du territoire urbain.
Des dépenses massives dans la surveillance
Ces investissements contrastent avec les coupes budgétaires touchant la santé, l'éducation et les retraites. Seuls les ministères de la Sécurité et du Renseignement ont vu leurs budgets augmenter, de 29 % et 6 % respectivement. « Le gouvernement s'est octroyé une forme de carte blanche, explique Matt Mahmoudi, auteur du rapport et chercheur chez Amnesty International. Tout ce qui peut être présenté comme servant la lutte pour la sécurité passe, même quand ce n'est ni nécessaire, ni légitime, et parfois en violation directe du droit international. »
Parmi les fournisseurs retenus par Buenos Aires figure Clearview AI, une société américaine de reconnaissance faciale. Cette entreprise a bâti sa technologie en aspirant plus de 70 milliards d'images sur Internet sans consentement, et a déjà écopé de dizaines d'amendes en Europe, dont 20 millions d'euros en France. « C'est un signal que ces entreprises ont fini de prétendre s'intéresser aux droits et libertés individuelles, résume Matt Mahmoudi. On voit des gouvernements qui cherchent à réduire l'espace public agir en symbiose avec des entreprises privées en quête de domination économique. »
Des contradictions et un basculement autoritaire
Le rapport pointe une contradiction : en septembre 2025, l'ex-ministre de la Sécurité Patricia Bullrich assurait que les 69 drones achetés par son gouvernement n'étaient pas équipés de reconnaissance faciale et servaient uniquement aux enquêtes criminelles, pas à la surveillance des manifestations. Or, des images filmées par une chaîne de télévision montrent des policiers fédéraux déployant ces mêmes drones au-dessus d'un rassemblement devant le Congrès national, quelques mois plus tôt.
Officiellement, rien de tout cela n'est illégal au sens strict du droit administratif argentin, car la plupart de ces réformes ont été adoptées par décret, sans passer par le Parlement. « Ce n'est pas nécessairement illégal en termes administratifs, mais ce sont des atteintes aux droits humains, et un signal d'un basculement vers l'autoritarisme », insiste Matt Mahmoudi. Il alerte sur la présence de ces outils même dans des pays identifiés comme des « démocraties libérales ».
Des citoyens qui changent leurs habitudes
Sur le terrain, Amnesty a interrogé 21 personnes à Buenos Aires (journalistes, photographes, retraités, jeunes militants). Beaucoup disent avoir modifié leurs habitudes : certains ne se déplacent plus seuls aux manifestations, d'autres ont basculé sur des messageries chiffrées, et certains participent moins aux rassemblements. Une photographe raconte que des manifestants refusent désormais d'être photographiés, de peur d'être identifiés puis retrouvés.
Amnesty International appelle à l'interdiction des technologies de reconnaissance faciale destinées à l'identification de masse, jugées « fondamentalement incompatibles » avec le droit international des droits humains. Cette position radicale trouve un écho croissant en Europe, où le débat sur l'IA de surveillance est loin d'être clos.



