Il est des silences qui disent l’affaiblissement de l’âme. La relative discrétion de notre monde politique et médiatique à l’annonce de la condamnation en Algérie de l’écrivain Kamel Daoud à trois ans de prison par contumace en fait partie. Son crime ? Avoir contrevenu, avec son roman Houris (Gallimard), récompensé du prix Goncourt 2024, à l’article 46 de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », instaurée à la fin de la guerre civile, qui réprime ceux qui ont l’audace d’évoquer ces événements dans un sens qui contredit le récit officiel. Une loi de censure qui punit donc ceux qui révèlent la vérité sur les massacres, pas ceux qui les ont commis…
Kamel Daoud résume cette obscénité dans nos colonnes : « En ces temps, en Algérie, il vaut mieux se faire passer pour un égorgeur islamiste que pour un écrivain libre, l’égorgeur étant amnistié par la loi alors qu’on criminalise le récit. » Ce n’est pas non plus une décision de « justice » tout à fait ordinaire, car Houris n’a pas été publié en Algérie ! C’est donc une mesure extraterritoriale, par laquelle le régime d’Alger cherche à intimider un écrivain – et tous les autres avec lui – au-delà de ses frontières.
La culture algérienne mise au pas
La culture, en Algérie, a déjà été mise au pas. Arrestations d’auteurs – Boualem Sansal est le plus célèbre, mais n’est pas le seul –, harcèlement d’éditeurs, de libraires, d’artistes… Personne n’est dupe de la manœuvre, classique, d’un pouvoir à la dérive qui cherche désespérément des ennemis, réels ou imaginaires. « C’est toujours ainsi que les pouvoirs fragiles procèdent avec leurs écrivains, journalistes, exilés, avec leurs femmes libres et leurs mauvais fils », écrit Peggy Sastre. Le régime algérien présente toutes les caractéristiques habituelles d’une dictature, mais cette condamnation extraterritoriale est le signe d’une fuite en avant incontrôlée.
Nos pensées vont évidemment à Christophe Gleizes, journaliste français arrêté il y a onze mois pour le motif grotesque d’« apologie du terrorisme » et qui dort encore en prison. Il est l’otage d’un régime qui, entre rapts politiques et procès staliniens, tend de plus en plus vers la voyoucratie internationale.
La liberté des autres
On aurait pu s’attendre à ce que la condamnation de Kamel Daoud, si caricaturale, déclenche en France une protestation sinon unanime – il ne faut pas rêver –, du moins massive. Ce fut plutôt timide. En tout cas, pas à la hauteur. A-t-on perdu le goût de la liberté ? Il fut un temps où l’on accordait plus de considération aux écrivains dissidents. À moins que celui-ci ne dérange quelques préjugés…
Il est vrai que les écrits de Kamel Daoud perturbent certains spécialistes de l’assignation paternaliste, pour lesquels être né au sud de la Méditerranée obligerait à tenir un discours décolonial choisi pour eux. On a pu lire, dans Le Monde, un article stupéfiant dans lequel il était question de la « tension », de la « confrontation » ou de la « rupture » entre Daoud et le régime d’Alger. Entre l’écrivain persécuté pour avoir exercé sa liberté et une dictature, il était manifestement nécessaire de conserver une distance de bon aloi… On attend le jour où Le Monde nous racontera, rétrospectivement, les « tensions » entre Anna Politkovskaïa et le Kremlin…
On lit encore ceci, dans cet article inouï : « Face à l’hostilité grandissante du pouvoir algérien, il a fait le choix, en août 2023, de prendre le chemin de l’exil avec sa famille. » Les farceurs… Le « choix » de ne pas finir en prison ? Tout cela est triste.
« Bien avant que la liberté fût mise en péril par les dictatures, la foi en la liberté s’était progressivement affaiblie dans les consciences », écrivait Bernanos. Ceux qui se taisent, que ce soit par lâcheté ou par animosité, ont bien tort. La liberté des autres est toujours le rempart de la nôtre.



