Rencontre avec Reza Pahlavi : La cravate comme symbole de résistance et d'espoir pour l'Iran
Reza Pahlavi : La cravate, symbole de résistance pour l'Iran

Une émotion inattendue face au prince héritier

Après quarante et un ans d'exil, une émotion irrationnelle et incontrôlable m'a saisie à l'annonce de ma rencontre avec Reza Pahlavi, fils du dernier chah d'Iran. J'avais pourtant cultivé une distance bravache avec mon pays natal, le confinant aux strictes frontières de l'enfance, source d'inspiration mais sans possibilité de retour organique. La rupture avait été nette, comme un couperet de guillotine, et mon seul pays était devenu la France, choix d'émancipation, de liberté et d'écriture.

Le lien qui se retisse

Pourtant, à chaque voix de Googoosh, chanteuse adulée de l'Iran pré-mollahs, quelque chose remuait dans mes tripes d'exilée. Mes parents dataient les événements familiaux par ses chansons : le mariage l'année de « Gharibe Ashena », le divorce lors de « Komakam Kon ». Chaque Norouz, chaque révolte du peuple iranien, surtout depuis la mort de Mahsa Amini en 2022, a retissé un lien inédit avec la terre natale. La révolution des mentalités a signé l'arrêt de mort de la mollahrchie dans les cœurs.

La rencontre et le symbole de la cravate

Lors de la poignée de main avec Reza Pahlavi, des images d'enfance et d'espoirs m'ont assaillie. Je me suis concentrée pour écouter cet homme s'imposer comme figure consolatrice, symbole de continuité historique et acteur indispensable d'une transition démocratique sans guerre civile. Mais mon regard est resté obstinément fixé sur sa cravate parfaitement nouée.

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Dans cette cravate, je revoyais celle que ne quittait jamais mon grand-père. Après la chute du chah, les mollahs ont banni la cravate, la qualifiant de « symbole de décadence » et de « propagation de la culture non musulmane ». Accessoire vestimentaire importé d'Europe, elle incarnait l'influence du capitalisme occidental. Khomeyni a même édicter des fatwas contre elle, comme le rappelle Salman Rushdie dans son autobiographie, évoquant les anathèmes lancés contre des pièces de théâtre, des films, et même des poulets congelés.

La fierté retrouvée

L'élégance de Reza Pahlavi me racontait le retour de la fierté, la fin de la honte d'être iranien aux yeux du monde. Mon origine ne me réduisait plus au terrorisme, aux barbus et aux corbeaux, à l'esthétique uniformisatrice de Khomeyni. Dans cette cravate, je revoyais l'élégance des tantes et oncles qui peuplaient mon enfance de beauté, de rires, de danses et de poésie.

Le contraste historique

Le destin est farceur. On dit que la révolution islamique a commencé lors des célébrations du 2 500e anniversaire de l'Empire perse en 1971, que Khomeyni a détestées pour leur insistance sur la Perse préislamique. Ces fêtes somptueuses, avec défilés des armées historiques, discours du chah doublé par Orson Welles, et Dom Pérignon rosé 1959, furent l'acmé de la royauté persane.

En contrepoint, les images de la révolution de 1979 montrent des poings rageurs, des masses hurlantes, des regards vides, des bouches tordues. Les cheveux se couvrent de voiles, les hommes retirent la cravate, les barbes islamistes poussent, le noir s'impose jusqu'à l'étouffement de la singularité individuelle. Cette homogénéisation fut la conséquence de l'alliance temporaire entre islamistes et communistes, ces derniers rapidement exécutés après la proclamation de la République islamique.

L'absence de ressentiment et l'héritage littéraire

Ce qui m'a marquée chez Reza Pahlavi, c'est son absence de ressentiment, son refus de blâmer les Occidentaux pour ces quarante-sept années humiliantes. Quand j'ai évoqué les « livres de l'exil » – Le Livre des rois de Ferdowsi et Mon oncle Napoléon d'Iradj Pezechkzad –, il a eu un sourire complice, le même que celui de mon père quand quelque chose d'irréductiblement iranien se révèle en moi.

Nous sommes les enfants de Ferdowsi et de Pezechkzad, Iraniens d'Iran comme ceux de la diaspora, toutes générations confondues. Nous partageons une littérature qui fédère tous les particularismes, ethnies, âges et destins, répondant à cette question épineuse : comment peut-on être persan ?

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La transgression des enterrements

À la fin de l'entretien, Reza Pahlavi nous a montré des images d'enterrements en Iran, où les familles chantent et dansent pour que ces morts ne soient pas vaines. Le prince a souligné combien ces pratiques sont une transgression dans la culture persane, où la mort est traditionnellement silence et larmes. En refusant que la mort ne soit qu'une fin, en opposant à l'injustice des massacres la possibilité d'un avenir radieux, les Iraniens font un pas de plus vers la liberté.

Le retour du cylindre de Cyrus

Un jour prochain, Reza Pahlavi rentrera dans notre pays perdu. Il demandera au British Museum de nous rendre le cylindre de Cyrus le Grand, premier décret de tolérance au monde, première mouture de la Déclaration des droits de l'homme. Le jour où ce cylindre reviendra en Iran, je sais que j'aurai retrouvé un bout de moi qui m'échappe sans cesse. Et je remettrai un pied léger et libre sur la terre de mes ancêtres.