La RDC officialise un accord migratoire controversé avec les États-Unis
C'est une annonce qui ne passe pas inaperçue et qui suscite immédiatement le débat. Dans un communiqué publié le 5 avril, le gouvernement de la République démocratique du Congo a officiellement confirmé l'accueil, dès ce mois-ci, de ressortissants de pays tiers expulsés par les États-Unis. Cette décision s'inscrit dans le cadre d'un partenariat bilatéral entre Kinshasa et Washington.
Les modalités d'un accord sous tension
Les autorités congolaises assurent que les sites d'accueil ont déjà été identifiés dans la capitale, Kinshasa, et que chaque dossier sera examiné individuellement, au cas par cas. Cet examen se fera en stricte conformité avec les lois congolaises et les exigences de sécurité nationale. L'objectif affiché par le gouvernement est double : éviter toute installation durable des personnes concernées sur le territoire et garantir un suivi sécuritaire rigoureux.
Kinshasa insiste particulièrement sur un point : cette opération ne pèsera pas sur les finances publiques congolaises. La logistique, incluant probablement le transport et l'hébergement initial, sera entièrement prise en charge par les États-Unis. Washington mobilisera pour cela des structures spécialisées dans la gestion des flux migratoires. Le gouvernement met en avant le respect de sa souveraineté et de ses engagements internationaux en matière de protection des migrants.
Une société civile immédiatement inquiète
Mais à peine annoncée, cette mesure provoque déjà de vives inquiétudes au sein de la société civile congolaise. L'organisation non gouvernementale JUSTICIA Asbl a immédiatement mis en garde contre plusieurs zones d'ombre qui entourent ce projet. L'ONG pointe du doigt des incertitudes majeures concernant la nationalité des personnes concernées, leur statut juridique précis et la durée réelle de leur séjour sur le sol congolais.
L'organisation estime, dans un communiqué percutant, que « la RDC ne devrait pas être considérée comme un dépotoir de toutes les personnes refusées dans le monde ». Elle rappelle avec force que ces individus « ont leur pays d'origine vers lequel ils sont censés être renvoyés », questionnant ainsi la logique même de cet accord.
Les dessous économiques révélateurs
Derrière l'annonce officielle, l'accueil de ressortissants expulsés par les États-Unis soulève d'importantes questions financières et éthiques. Un rapport publié le 13 février par des sénateurs démocrates américains, intitulé « À quel prix ? Plongée dans les accords secrets d'expulsion de l'administration Trump », apporte un éclairage cru. Selon ce document, expulser un migrant vers l'Afrique peut coûter la somme astronomique jusqu'à 1 million de dollars par personne.
Le rapport détaille que « les États-Unis ont affecté des dizaines de millions de dollars au déplacement d'un nombre relativement faible de personnes vers des pays tiers ». Il révèle même le paradoxe suivant : certaines personnes, après des vols de plusieurs milliers de kilomètres, prennent un autre avion pour retourner dans leur pays d'origine, une fois encore aux frais des contribuables américains. Les exemples sont édifiants : le coût pour Kigali a dépassé 8 millions de dollars pour seulement sept migrants, tandis qu'à destination de la Guinée équatoriale et de l'Eswatini, il oscillait entre 300 000 et 400 000 dollars par individu.
Pour Emmanuel Cole, un défenseur des droits humains basé en RDC, ces chiffres révèlent la dimension profondément problématique de l'accord. « La RDC est un pays souverain. Je ne peux encourager cette initiative, aussi louable soit-elle en apparence », insiste-t-il. L'expert met en garde : « Sans l'appui concret et financier de la communauté internationale, il sera extrêmement difficile pour la RDC de prendre en charge ces migrants de manière digne et sécurisée ». Il souligne que la charité bien ordonnée commence par soi-même, surtout dans un pays déjà confronté à de graves crises internes et à un conflit armé persistant dans l'Est du territoire.
Un système d'accueil congolais déjà à bout de souffle
Ce volet économique illustre toute la complexité de l'opération. Si Washington finance la logistique et le transport, la RDC se retrouve à devoir mobiliser ses propres ressources administratives, sécuritaires et sociales. Elle assume également l'ensemble des risques politiques liés à une telle décision. Le rapport des sénateurs américains pointe d'ailleurs le manque de transparence et la dimension kafkaïenne de la politique migratoire de l'ère Trump, qui transforme certains pays africains en sous-traitants coûteux d'une stratégie de dissuasion migratoire aux avantages peu mesurables.
La réalité sur le terrain est déjà très tendue. Emmanuel Cole indique qu'actuellement, les déplacés internes, les réfugiés externes, ainsi que les expulsés venant de pays voisins comme l'Angola ou le Congo-Brazzaville, ne sont pas correctement pris en charge par le gouvernement. Sur les plus de six millions de Congolais déplacés à l'intérieur de leur propre pays, une majorité écrasante survit dans des conditions précaires et indignes. Cette situation souligne la fragilité extrême du système national face à l'arrivée potentielle de nouveaux migrants.
Pourtant, l'État congolais dispose théoriquement d'une institution dédiée, créée en 2002 : la Commission nationale pour les réfugiés (CNR). Le problème est que cette commission ne bénéficie d'aucun budget public et fonctionne essentiellement grâce aux fonds et au soutien du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Or, selon la loi congolaise, c'est bien l'État qui devrait assurer la protection, l'assistance, le logement, la scolarisation et l'accès à l'emploi des réfugiés.
Depuis plus de vingt ans, la délivrance de titres de voyage conformes à la Convention de Genève de 1951 reste un défi insurmontable. Les réfugiés en RDC ne reçoivent que des cartes d'identité valables deux ans, des documents qui ne leur permettent pas d'effectuer des voyages temporaires en dehors du pays. Pour Emmanuel Cole, l'urgence est absolument claire : « Il est indispensable et prioritaire d'allouer un budget conséquent et pérenne à la Commission nationale pour les réfugiés (CNR) afin qu'elle puisse enfin faire face aux défis monumentaux liés à l'accueil et à la protection des réfugiés et des déplacés ».
Le défenseur des droits alerte également sur les risques sécuritaires sous-jacents : il faut impérativement s'assurer que les personnes expulsées des États-Unis ne présentent aucun danger pour la population congolaise ni pour la stabilité de l'État. Sans un appui technique et financier massif de la communauté internationale, prévient-il, la RDC aura les plus grandes difficultés à faire face à cette nouvelle responsabilité.
Une politique américaine d'externalisation à grande échelle
La décision de Kinshasa s'inscrit dans un contexte géopolitique plus large. Depuis l'investiture du président américain en janvier 2025, près de 527 000 étrangers en situation irrégulière ont été expulsés des États-Unis. L'administration Trump a multiplié les accords avec des pays tiers, en Amérique du Sud comme en Afrique, pour qu'ils acceptent d'accueillir des migrants expulsés – y compris lorsque ces derniers ne sont pas originaires des pays d'accueil.
En contrepartie de cette coopération, d'importantes sommes d'argent sont versées par Washington, créant une dynamique financière qui influence les décisions politiques. La République démocratique du Congo est loin d'être un cas isolé. D'autres États africains sont également ciblés par ces accords, notamment le Soudan du Sud, le Ghana, le Cameroun, l'Eswatini et le Rwanda.
Mais dans un pays comme la RDC, confronté à des crises sécuritaires persistantes, notamment dans les provinces de l'Est, et doté de capacités d'accueil limitées et fragiles, la décision de Kinshasa ouvre une séquence à haut risque politique, social et humanitaire. L'accord, bien que présenté comme une coopération technique, place le pays dans une position délicate, entre souveraineté affichée, pressions internationales et défis internes colossaux.



