Les progressistes sont plus anxieux : la politique identitaire en cause
Progressistes anxieux : la politique identitaire en cause

Un constat troublant sur le bien-être psychologique

Voilà un constat qui pourrait exciter tout le monde pour de mauvaises raisons : les progressistes sont plus anxieux, plus déprimés, moins heureux que les conservateurs. C’est ce que nous dit, en substance, George Yancey, professeur de sociologie à l’université Baylor, au Texas, dans une étude publiée fin 2023 dans Sociological Forum et mise à l’ordre du buzz ce 3 mai par le journaliste scientifique Éric Dolan, du site PsyPost. À droite, il y a de quoi se tenir les côtes de rire mauvais et, à gauche, s’époumoner de tous les biais réactionnaires suintant de tels travaux – à moins, méthode éprouvée, qu’on jette l’auteur et sa petite recherche sous le train de l’indifférence. Pas vu, pas de pub, pas de problème.

Gauche cafardeuse : une explication nuancée

En réalité, si le sociologue part d’un phénomène documenté depuis déjà belle lurette – les progressistes font état, en moyenne, d’un bien-être psychologique moindre que les conservateurs –, son apport consiste à chercher ce qui, précisément, pourrait expliquer cet écart. Et sa réponse n’est pas « la gauche, c’est moche, et ça rend triste », mais qu’il y a certaines variables, dans une certaine gauche, incitant tout particulièrement à se morfondre. Lesquelles ? Allez, trêve de suspense : celles qui relèvent de la « politique identitaire ».

Car, à l’inverse, le progressisme plus classiquement social, mesuré par le soutien à l’augmentation des dépenses publiques pour la santé et l’enseignement supérieur, n’est en rien corrélé aux humeurs sombres. Pour le moral, vouloir plus d’hôpitaux ou de logements étudiants financés par l’État n’a pas le même effet que d’apprendre à lire sa vie comme la déclinaison d’une appartenance blessée. Et Yancey de distinguer les progressistes attachés à une « vieille » logique redistributive de ceux arrimés aux « nouvelles » causes identitaires – pour montrer que les premiers se portent mieux que les seconds.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le virus de la tribalisation politique

En d’autres termes, le vrai virus n’est pas le gauchisme, mais la tribalisation pseudo-thérapeutique de la politique. Cette manière de transformer l’identité en diagnostic, la souffrance en capital, l’adversaire en menace existentielle, le débat, au mieux, en groupe de parole pour polytraumatisés de la micro-agression et, au pire, en champ de bataille. Yancey détaille d’ailleurs combien la politique identitaire potentialise trois poisons cognitifs bien connus des psychologues comportementalistes : la perte du sentiment de contrôle, le raisonnement émotionnel et la pensée dichotomique. Une fois cette ciguë bue, le monde n’est plus un territoire à comprendre et éventuellement à amender, mais une carte des oppresseurs, des opprimés, des alliés, des traîtres, des dominants, des dominés, et de tous les Pokémon de la doléance dénichables entre les deux.

Des fragilités partagées

Sauf que là où la droite ferait fausse route, c’est en croyant observer ce naufrage de loin, depuis la berge et les pieds secs. Car Yancey note que la politique identitaire, bien qu’historiquement plus enracinée dans l’activisme progressiste, est aussi revenue en force du côté des conservateurs, notamment américains. La montée d’une politique identitaire conservatrice pourrait d’ailleurs contribuer à expliquer pourquoi, même si les conservateurs restent en moyenne mieux lotis que les progressistes sur ce plan, leur température ressentie de bien-être a elle aussi dévissé ces dernières années. Et le chercheur de nous mettre en garde : si, tout en étant sans doute moins développée que son homologue progressiste, la version conservatrice de l’identité politique se renforce dans une société polarisée, alors il faut s’attendre, toutes choses égales par ailleurs, à une détérioration générale de la bonne humeur dans la population.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Quelle santé mentale collective ?

La question n’est donc pas de savoir si les woke sont cafardeux et les réacs, d’éternels réjouis, mais ce qu’il reste de santé mentale collective quand toute la politique devient une mise en concurrence des fragilités. Quand chacun veut sa médaille de persécuté, quand le but n’est plus d’obtenir des droits, des libertés, des protections, mais de faire reconnaître l’intransigeante supériorité de sa peur. À ce petit jeu, oui, la gauche a pris de l’avance, mais la droite a le pied sur le champignon, et les uns comme les autres semblent ne plus avoir qu’un horizon en vue : la fabrication d’un monde segmenté où chaque silo se noie dans sa mentalité d’assiégé.