Pinar Selek, sociologue franco-turque, poursuit son combat pour la recherche interdite sur les Kurdes
Pinar Selek et sa recherche interdite sur la résistance kurde

Le long combat judiciaire d'une chercheuse pour la mémoire kurde

« C'est un peu comme un voyage dans Alice au pays des merveilles », déclare Pinar Selek avec un grand sourire, évoquant son dernier ouvrage. La sociologue franco-turque y renoue avec ce qui l'animait il y a près de trente ans : l'histoire de la résistance kurde en Turquie. Dans Lever la tête, elle revient sur sa recherche sociologique confisquée, arrachée, puis disparue. « J'ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire », écrit-elle en introduction.

Une descente aux enfers judiciaire qui dure depuis 1998

L'universitaire n'avait que 24 ans lorsqu'elle a été arrêtée à Istanbul en juillet 1998. Cet événement marque le début d'une interminable descente aux enfers judiciaire qui se poursuit encore aujourd'hui, vingt-huit ans plus tard. La police a saisi tous ses matériaux de recherche : carnets de notes, disquettes, documents divers. Accusée de soutenir des « terroristes », elle a été soumise à la torture pour livrer des noms. Face à son refus, les autorités turques l'ont inculpée pour terrorisme, l'accusant d'avoir fomenté un attentat à la bombe au célèbre bazar égyptien d'Istanbul après une explosion accidentelle d'un four à gaz.

Une recherche criminalisée et une mémoire fragmentée

« Cela fait exactement vingt-sept ans et demi que ma recherche est interrompue, criminalisée. Sur ce terrain de recherches, j'ai vécu beaucoup de choses que je n'ai jamais racontées », précise la sociologue dans un petit café parisien près de la Sorbonne. Pinar Selek décrit un vertige, se sentant « au bord du puits » lorsqu'elle tente de recoller les fragments de son travail inachevé. Ce « puits » représente sa mémoire, où ses recherches flottaient au fond. « Lorsque j'y pense, je me vois suspendue par les mains dans le dos, la position de la pendaison palestinienne, avec l'odeur de cigarette et des gens qui me crient : “Quel village ?“ » confie-t-elle.

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Quatre acquittements annulés et un harcèlement judiciaire persistant

Pinar Selek n'a jamais cessé de résister, notamment à travers son parcours judiciaire en Turquie. La moitié de sa vie s'est passée entre deux procès, ponctuée de quatre acquittements tous annulés par la suite. Le dernier acquittement a été annulé par la Cour de cassation turque après sept ans d'attente, maintenant la chercheuse dans les limbes du système répressif. En 2023, une cour d'assises a ordonné son arrestation immédiate et émis un mandat d'arrêt. Le harcèlement judiciaire se prolonge avec des reports successifs, la prochaine audience étant prévue en mai.

Une chercheuse réfugiée en France mais toujours engagée

Âgée de 54 ans, réfugiée en France depuis 2011 et citoyenne française depuis 2017, Pinar Selek est rattachée à l'université de Nice. Elle reste fidèle à ses combats de toujours : les luttes féministes, la défense des marginaux et des migrants. La « résistance kurde » est quant à elle demeurée en arrière-plan pendant des années.

Les mots tabous de la révolte kurde ressuscités

Avec ce récit personnel, Pinar Selek fait « revivre » une partie d'elle-même, considérant sa recherche comme « un être vivant ». Elle redonne du sens à son travail en sortant de l'oubli les métaphores utilisées dans les années 1990 pour contourner l'interdiction de parler de ses sujets. Le Kurdistan était appelé « la zone », la défense de l'identité kurde un « trésor », une « vie qui résiste dans les coulisses », « une danse à mille têtes ». Ces formules magiques rappellent le pays des merveilles qu'elle évoque.

« Lever la tête » : un symbole de résistance

Les mots de la révolte, souvent tabous dans la recherche sur les Kurdes, sont ici mis en lumière. « Serhildan », qui signifie littéralement « lever la tête » en kurde, désigne aussi le soulèvement populaire, comme celui mobilisé par la rébellion kurde en Turquie autour du PKK. Près de cinquante ans après, la guérilla est en voie de disparition, et son leader historique Abdullah Öcalan mène des négociations politiques depuis sa prison d'Imrali. Mais la recherche demeure interdite, et Pinar Selek reste, aux yeux d'Ankara, une terroriste des mots.

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L'ouvrage Lever la tête, la recherche interdite sur la résistance kurde de Pinar Selek est publié aux éditions Université Paris Cité.