Mémoire sélective : l'oubli de la domination ottomane en Algérie
Mémoire sélective : l'oubli ottoman en Algérie

Ironie du moment : alors qu'une annonce d'Emmanuel Macron se prépare sur le souvenir du 8 mai 1945 en Algérie et les massacres de Sétif, Abdelmadjid Tebboune visite la Turquie dans le faste. Au fond, tout cela est l'exact contraire de ce que Ricœur appelait une « mémoire juste » : non pas une mémoire du ressentiment et de la rente, mais une mémoire qui affronte l'ensemble du passé, dans sa vérité, pour rendre justice aux victimes sans fabriquer de nouvelles propagandes.

L'Occident et l'archive massive

L'Occident a inventé l'archive massive et, sans le vouloir, il a inventé la culpabilité exclusive. Ainsi pour l'esclavage ou la colonisation. Pour l'esclavage, l'ONU vient de consacrer dans une résolution que la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage est « le plus grave crime contre l'humanité », crime emblématique de l'Occident et de l'Atlantique. Et la traite négrière arabe, par exemple, avec ses siècles de déportations, de meurtres, de castrations ? Rien, ou presque : pas de traces massives, pas de grande archive, donc pas de mémoire publique.

Autant pour la colonisation en Algérie : la colonisation est devenue, dans le récit officiel, un acte unique, exclusif et imprescriptible de la seule France coloniale. Et la domination turque ? C'est l'une des curiosités les plus frappantes de la mémoire sélective : on n'en parle presque pas, ou alors sous le nom inoffensif de « Régence d'Alger », comme s'il ne s'agissait pas d'une province ottomane intégrée à un empire, soumise à des prélèvements fiscaux monstrueux et à une élite militaire prédatrice.

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Les trois verrous de l'oubli

Le tabou est verrouillé par trois nœuds. Le premier, c'est l'antériorité : la colonisation française, parce qu'elle est la plus récente et la plus documentée, devient le traumatisme unique. On exclut du champ de la douleur subie, et donc de la mémoire à travailler, la domination espagnole, les invasions romaines ou musulmanes, l'empire ottoman.

Le deuxième verrou, c'est le procès d'intention : si vous évoquez cette période et la nécessité de construire une « mémoire juste » pour consolider le récit de l'histoire et bâtir une appartenance qui ne soit pas faite uniquement de ressentiment, on vous accuse aussitôt de travailler pour la France, d'être l'intellectuel du « blanchiment » du crime colonial ou le porte-voix d'un négationnisme local.

Troisième verrou : l'islam. Les médias islamistes en Algérie et leur puissance de frappe ont imposé un biais simple : les Ottomans étaient présents en Algérie au nom de l'islam et pour aider à faire face à la chrétienté. Cela les absout de facto et place le dénominateur commun de la religion comme présomption de vertu. Les viols, les massacres, un pays exsangue sous la pression des impôts du vainqueur ? L'émiettement tribal, l'empêchement de toute émergence d'une « nation » possible sur ces terres par les Ottomans ? Rien, ou presque rien, dans le récit dominant.

Dans la théologie de l'histoire religieuse, les invasions arabes au nom de l'islam s'appellent « ouvertures », voire « libérations ». Triomphe majeur, colonisation réussie. La formule est brutale, mais elle sert à rappeler une nécessité : construire une mémoire juste et une mémoire réelle pour ce pays douloureux et dont le souvenir entrave la France et son récit de soi.

L'amnistie comme amnésie

Au bout du compte, les Ottomans en Algérie sont préservés du récit du ressentiment, de l'exigence d'excuses et même de l'enquête sereine de l'historien. Cela ne facilite pas les choses et fausse d'avance toutes les demandes de réparation : pas d'archives visibles, donc pas de crime.

Les idéologues de la Turquie d'Erdogan l'ont bien compris : les passions mémorielles et les crises franco-algériennes sur le passé sont souvent, dit-on à Alger, « inspirées » ou encouragées par le grand frère turc, qui y trouve un moyen de régler ses comptes avec la France depuis la reconnaissance du génocide arménien. Là encore, cela n'aide l'Algérie ni à se souvenir avec courage, ni à oublier avec décision, ni à construire une mémoire juste de ses blessures.

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Et l'on ajoute à ce désordre une curiosité surréaliste : la loi sur la « réconciliation nationale », qui prolonge la loi sur la Concorde civile de 1999 et la Charte pour la paix et la réconciliation nationale adoptée en 2005. Une batterie de textes qui amnistient largement et punissent de prison ceux qui reparlent trop haut de la guerre civile des années 1990 et de ses dizaines de milliers de morts. Tristes tropiques algériens, où, officiellement, se souvenir c'est mieux que vivre, mais où, en réalité, la mémoire sélective compte davantage que la vérité.