Maypops : Didier Decoin et l'injustice raciale dans une Amérique ségrégationniste
Maypops : l'Amérique ségrégationniste selon Didier Decoin

Un roman poignant sur l'injustice raciale

Si l'on veut comprendre notre nature, et ce qu'elle renferme de divin ou de diabolique, il faut lire Didier Decoin, qui a d'ailleurs publié l'un des plus beaux livres sur notre humaine condition avec Jésus, le dieu qui riait (1999). Où était Dieu, le soir du 23 mars 1944 ? Certainement pas en Caroline du Sud, où deux petites filles blanches sont assassinées et abandonnées dans l'eau d'un marécage, alors qu'elles étaient parties cueillir des fleurs de passiflore, auxquelles on donne le joli nom de « maypops ». Pour ce double meurtre, on accusera George Stinney Jr., 14 ans, sur la base de deux faits : d'abord, il est la dernière personne à les avoir vues vivantes, ensuite, il est Noir. La région est tenue par le Klan. Qu'importe si tout indique qu'un si petit garçon n'aurait jamais pu soulever deux corps pour les jeter dans la vase, qu'importe si ses poignets sont si étroits que les menottes lui glissent des mains. Qu'importe si, parce qu'il est encore haut comme trois pommes, il faut glisser une Bible sous ses fesses pour le faire tenir sur la chaise électrique.

Un vertige de compassion

Didier Decoin, qui excelle à s'emparer de faits divers pour en faire des monuments d'intelligence et d'émotion, campe ce roman sur deux temporalités : l'enquête bâclée du temps poisseux de 1944 et, soixante-dix ans plus tard, celle, pleine d'empathie et de raison, que mènent une juge, Lucy Mc Gillish, et son greffier, Goliath. Comme toujours chez Didier Decoin, il y a dans ce roman des parfums, des sensations, une attention charnelle aux êtres, une douceur de regard qui n'esquive ni l'acide, ni le cruel. L'écrivain nous raconte la destruction non pas de deux enfances, celle des victimes, mais de trois. George est rendu à sa dignité de petit garçon, au trésor de l'âge tendre, dévasté au moment précis de son arrestation : « Le staccato des gifles s'abattant sur les joues de George, sur sa nuque, puis un hurlement, un appel, une supplication éraillée : "Maman, maman, maman !" Trois fois maman et puis rien. » Quel vertige, ce « rien ». Ce vide absolu de compassion, contre lequel Didier Decoin écrit un « tout » d'humanité.

Maypops, de Didier Decoin (Stock, 408 p., 22,50 €)

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