Une journée internationale des Roms discrète à Budapest
Au cœur du square Blaha à Budapest, Lazos Farkas chante des mélodies roms, micro en main, devant le drapeau communautaire. Un petit groupe écoute, hochant la tête. Ce mercredi, la ville devait vibrer pour la Journée internationale des Roms. Pourtant, la première minorité du pays, estimée à 800 000 personnes selon le Centre européen pour les droits des Roms, est restée étonnamment silencieuse dans les rues de la capitale hongroise.
Un climat de haine socialement normalisé
Derrière cette mobilisation timide se cache un tableau particulièrement sombre. « Il existe une haine immense, gigantesque même, envers la communauté rom en Hongrie. Et elle est socialement et politiquement normalisée », dénonce Judit Ignácz, militante rom et membre du Centre européen pour les droits des populations rom.
Violences et sentiment d'impunité
La jeune femme s'est engagée publiquement après un incident survenu en 2020. Un groupe de néofascistes avait alors défilé illégalement dans Budapest en criant des slogans racistes comme « les Tziganes sont des dégénérés ». « Je les ai croisés dans une station de métro. La police était présente. C'est scandaleux qu'ils aient pu ouvertement appeler à la haine raciale sans conséquence », regrette-t-elle.
Ce sentiment d'impunité est partagé par de nombreux Roms. Borbála, avec ses longs cheveux noirs cachés sous un bonnet, se souvient avec émotion d'une série d'assassinats en 2008 et 2009, perpétrés par des néonazis visant à attiser la haine. Ces violences ont fait six morts et cinq blessés graves. « La plupart des gens ont considéré que ce n'était pas leur problème et sont restés passifs », explique-t-elle.
Discriminations systémiques au quotidien
« Les gens sous-estiment l'impact du racisme quotidien. Il touche tous les domaines : éducation, emploi, santé, logement », raconte Judit Ignácz. Tous les Roms interrogés relatent des anecdotes de discrimination. « Je ne pense pas qu'il existe une personne rom qui n'en a jamais vécu », soupire-t-elle.
Lazos Farkas se souvient de sa première expérience à 8 ans : « Un petit garçon m'a interdit de porter un tee-shirt blanc car j'allais le salir avec ma peau ». Judit Ignácz décrit comment la sécurité la suit systématiquement dans les magasins. Dora Lakatos, 27 ans, explique que son nom à consonance tzigane l'empêche régulièrement d'accéder à un emploi ou un logement, malgré sa peau blanche.
Violations graves des droits humains
Des cas extrêmes ont été documentés :
- Des femmes roms ont subi des stérilisations forcées, comme dans d'autres pays européens.
- À Gyöngyöspata, les élèves de primaire étaient « triés » selon leur appartenance à la communauté rom entre 2004 et 2017.
- La Cour suprême a reconnu cette ségrégation et ordonné des compensations, mais le Premier ministre Viktor Orbán a tenté de les remplacer par un dispositif de rattrapage scolaire.
Propos incendiaires du gouvernement
Loin de condamner les violences, le gouvernement Orbán attise les tensions. Fin janvier, le ministre des Transports Janos Lazar a déclaré que les Roms constituaient une « réserve interne » et devaient « récurer les toilettes dégueulasses des trains ». Ces propos ont provoqué des rassemblements de protestation avec des brosses à toilettes. « Cela reflète vraiment la façon dont l'État perçoit les Roms », estime Judit Ignácz.
Mobilisation citoyenne et espoirs ténus
Ces déclarations ont poussé Dora Lakatos et Lazos Farkas à fonder l'ONG Nevo Glaso et organiser l'événement sur la place Blaha, même s'ils reconnaissent s'y être pris « un peu tard ». À l'approche des élections législatives, l'espoir de la communauté reste fragile. Dora Lakatos craint une alliance entre le Fidesz et le parti d'extrême droite Mi Hazank, qui organise des marches « dans les villages roms pour terroriser la population ». Pour Lazos Farkas, « leur premier objectif est de tuer des Roms ».
La perspective d'une victoire de l'opposition de centre-droit Tisza suscite un enthousiasme modéré. « La situation des Roms n'est pas uniquement le péché du Fidesz. La plupart des gens s'en foutent et les politiques préfèrent cacher le problème », soupire Borbála. Un mot revient constamment : le pessimisme. « Personne ne se soucie vraiment du bien-être des Roms », assure Judit Ignácz. Année après année, les événements communautaires se réduisent, tout comme l'espoir.



