Au Togo, les femmes transforment l'orpaillage artisanal et revendiquent leur place
Femmes togolaises : la révolution dans l'orpaillage artisanal

La ruée vers l'or qui transforme le paysage togolais

Au cœur de la région centrale du Togo, le site d'orpaillage d'Assouma Kondji s'étend derrière des collines basses, accessible par une piste poussiéreuse serpentant entre plusieurs villages. Dans ce coin reculé, l'activité ne connaît aucun répit. Sous un soleil ardent, des dizaines de creuseurs artisanaux s'activent avec pioches et pelles autour de trous béants creusés dans un sol sablonneux. Le bassin compte près de 150 excavations, chacune appartenant à un orpailleur différent.

La scène évoque une chaîne de production à ciel ouvert. À proximité des cavités fraîchement creusées, des tas de sable s'accumulent tandis que des machinistes équipés de détecteurs de métaux scrutent le sol à la recherche du moindre signal indiquant la présence du précieux métal. Un représentant de la coopérative des orpailleurs supervise l'organisation des tâches, veillant au bon déroulement des opérations quotidiennes.

Une transformation profonde des terres agricoles

La ruée vers l'or a progressivement transformé d'anciens champs agricoles en vaste zone d'exploitation artisanale. Située à environ 300 kilomètres de Lomé, la localité d'Assouma Kondji regroupe huit villages et attire chaque jour des orpailleurs des localités voisines comme Siou, Alou ou Djantakopé. Derrière les collines, le paysage était autrefois dominé par des champs de mil, de maïs et de soja.

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« L'exploitation artisanale de l'or nous rapporte plus d'argent pour subvenir aux besoins de nos familles et payer la scolarité de nos enfants », confie dame Kaffoui, une mère de famille active sur le site. « À côté, nous entretenons encore nos champs de mil, soja et maïs. » La perspective de revenus plus rapides a transformé la vie des habitants : la houe a souvent laissé place à la pioche, même si certains continuent d'alterner entre culture et orpaillage selon les saisons.

Rosine Atafeinam Abalo : une géologue au cœur de la transformation

Au milieu des bassines et des trous creusés dans le sable, Rosine Atafeinam Abalo détonne par sa présence. Cette géologue de formation, présidente de l'Association des femmes du secteur minier ou en entreprise du Togo (AFEMET), s'est forgé une place dans un univers traditionnellement masculin. Son parcours est remarquable : après des études en sciences naturelles au Togo, elle a obtenu un doctorat en géotechnique à l'université d'Aix-Marseille en France.

« J'ai compris très tôt que je devrais fournir deux fois plus d'efforts pour rester première en géologie, tous sexes confondus », se souvient-elle de ses années de collège. « Réussir brillamment était une manière de prouver que la difficulté ne venait pas de la matière, mais du regard qu'on posait sur elle. »

Un combat pour l'inclusion et la formalisation

De retour en Afrique après ses études, Rosine Atafeinam Abalo a multiplié les missions d'évaluation de projets miniers et agricoles, enseignant dans l'enseignement supérieur et conseillant des institutions. Son expertise a été sollicitée dans plusieurs pays africains comme la Zambie, le Ghana et le Burkina Faso.

Son engagement se concentre désormais sur l'orientation des jeunes filles vers les filières scientifiques et techniques, et sur la formalisation du secteur minier artisanal. « Dans beaucoup de familles et d'écoles, on n'encourage pas les filles vers ces formations », déplore-t-elle. « Et même lorsqu'elles réussissent, on continue parfois à les regarder comme si elles occupaient une place qui ne leur revient pas. »

Les défis spécifiques des femmes dans l'orpaillage

Dans l'exploitation minière artisanale et à petite échelle, les femmes constituent près de la moitié de la main-d'œuvre africaine. Mais sur le terrain, elles demeurent exposées à de nombreuses vulnérabilités dans un secteur encore largement informel. Au Togo, elles détiennent 62,9% des unités d'exploitation artisanale, dont 66,3% opèrent sans autorisation selon les données de l'INSEED (2019).

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Entre 2023 et 2024, Rosine Atafeinam Abalo a coordonné la phase pilote du projet Élimination de la violence à l'égard des femmes et des filles dans le secteur minier en Afrique (EVEFMinAf), déployé au Bénin, au Cameroun, à Madagascar, en République démocratique du Congo et au Togo. « Ce projet a mis en lumière le harcèlement sexuel, l'exploitation économique et les violences physiques comme principales formes de violences subies », explique-t-elle.

La stratégie des coopératives exclusivement féminines

Pour mieux structurer ce secteur en pleine expansion, les orpailleurs se sont regroupés en coopératives sur les différents sites de la zone. Depuis 2019, l'AFEMET accompagne cette dynamique et tente d'encadrer une pratique devenue essentielle pour de nombreuses familles.

La formalisation du secteur ne va pas sans tensions. « Dans les coopératives mixtes, les hommes occupent souvent les positions dominantes », constate Rosine Atafeinam Abalo. « Pour réellement entendre la voix des femmes et favoriser leur autonomisation, il faut créer des coopératives exclusivement féminines. C'est ce que nous faisons. Et ça fonctionne. »

Au Togo, l'AFEMET a déjà accompagné la création de 25 coopératives, soutenues par des programmes de formation, de coaching et de mentorat. Certaines femmes sont devenues de véritables figures du secteur, que leurs pairs surnomment parfois les « amazones » de l'orpaillage.

Transparence et redistribution : des enjeux stratégiques

Pour la présidente de l'AFEMET, la bataille pour l'inclusion ne se joue pas uniquement sur les sites d'orpaillage. Elle se mène aussi dans les arènes où se décident les règles de gouvernance du secteur extractif. Invitée au Forum international de la Paix de Paris en novembre dernier, Rosine Atafeinam Abalo insiste sur la transparence dans la gestion des revenus miniers.

« Dans la plupart de nos pays, nous avons adhéré à l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives, qui impose des règles strictes de redevabilité », expliquait-elle. « La gestion des revenus miniers doit être claire, contrôlée et redistribuée. »

Avec les réseaux régionaux comme AWIMA, elle plaide aux côtés d'autres femmes africaines pour que les travailleuses bénéficient d'une part plus importante de ces ressources. « Nous travaillons pour que les associations de femmes et les projets portés par elles bénéficient d'au moins 30% de ces financements », souligne-t-elle.

Vers une montée en puissance dans la chaîne de valeur

Sur les sites d'orpaillage du centre du Togo, la question dépasse désormais la simple survie économique. Pour Rosine Atafeinam Abalo, l'enjeu est d'accompagner les femmes vers une véritable montée en puissance dans la chaîne de valeur minière. « Les femmes ne doivent pas rester cantonnées à l'artisanat. Elles peuvent demander des permis, accéder à des concessions et évoluer vers la grande mine », affirme-t-elle avec conviction.

La présidente de la coopérative du site d'Assouma Kondji, également représentante de l'AFEMET, témoigne de cette transformation : « Aujourd'hui, je suis contente parce que je vis réellement de l'exploitation artisanale de l'or. Mon travail me permet de payer la scolarité, la nourriture et les vêtements de mes enfants sans aucune aide extérieure. J'aide aussi d'autres personnes dans le besoin. » Elle a commencé ses activités après avoir suivi une formation organisée par l'association en 2022.

Un secteur en pleine mutation

Au milieu des collines poussiéreuses du Togo central, la ruée vers l'or continue de transformer paysages et existences. Mais derrière les bassines de sable et les détecteurs de métaux, une autre transformation, plus profonde, est en cours : celle d'un secteur où les femmes prennent progressivement toute leur place, organisent leur travail en coopératives et revendiquent leur droit à une part équitable des richesses minières.

Les résistances restent fortes sur certains sites, où l'accès des femmes est parfois officiellement interdit pour des raisons dites « traditionnelles ». « Mais il faut se demander : est-ce vraiment culturel, ou est-ce une stratégie pour réserver les zones les plus rentables aux hommes ? », interroge Rosine Atafeinam Abalo. « Si les femmes n'ont pas accès aux sites productifs, elles restent dépendantes. Notre objectif est de leur permettre d'accéder aux ressources, d'améliorer leurs techniques, d'augmenter leur rendement et surtout de gagner davantage. »

À la fin de longues heures de tri et de lavage du sable, quelques onces d'or apparaissent parfois : une récompense rare mais précieuse pour ces orpailleurs artisanaux qui, jour après jour, réécrivent les règles d'un secteur en pleine mutation.