Une amnistie vénézuélienne sous le signe de la controverse
Le Venezuela a franchi une étape politique significative avec la promulgation jeudi d'une loi d'amnistie, aboutissant à la libération de 379 prisonniers politiques annoncée dans la nuit de vendredi. Cette mesure, votée par les députés et promise par la présidente par intérim Delcy Rodriguez sous la pression des États-Unis, suscite néanmoins de vives critiques quant à sa portée réelle.
Une libération partielle et conditionnelle
Le parlementaire Jorge Arreaza, auteur du texte de loi, a confirmé lors d'une interview télévisée que 379 détenus « doivent être libérés et amnistiés entre ce soir et demain matin ». Il a précisé que le ministère public a adressé aux tribunaux compétents des demandes d'amnistie pour mettre en œuvre cette disposition. Cette loi intervient dans un contexte politique tendu, après l'évincement de l'ancien président Nicolas Maduro par une opération militaire américaine le 3 janvier, qui a placé Delcy Rodriguez à la tête du gouvernement intérimaire.
Des limites qui alimentent les déceptions
Plusieurs experts et organisations non gouvernementales mettent en doute l'ampleur réelle de cette amnistie. Des centaines de détenus, notamment des policiers et militaires impliqués dans des activités qualifiées de « terroristes », pourraient en être exclus. La loi ne couvre pas intégralement la période 1999-2026, correspondant aux présidences de Hugo Chavez et Nicolas Maduro, mais se réfère à treize périodes spécifiques, limitant ainsi son application.
Aux abords des prisons, de nombreux proches de détenus politiques attendent depuis des semaines une libération qui pourrait ne jamais venir. Hiowanka Avila, 39 ans, dont le frère est accusé d'avoir participé à une tentative d'assassinat de Nicolas Maduro en 2018, exprime son désarroi : « Nous sommes nombreux à savoir que la loi d'amnistie ne concerne pas nos proches ». Elle déplore devant la prison Rodeo 1, à une quarantaine de kilomètres de Caracas, qu'il ne reste qu'à espérer une autre mesure, comme une grâce.
Un bilan mitigé selon les ONG
D'après l'ONG Foro Penal, 448 prisonniers politiques sont sortis de cellule depuis l'annonce de libérations conditionnelles par le gouvernement intérimaire début janvier, mais près de 650 autres croupissent toujours en détention. Alfredo Romero, directeur de Foro Penal, souligne que l'amnistie n'est « pas automatique » et critique la procédure judiciaire nécessaire pour en bénéficier. Ali Daniels, directeur de l'ONG Acceso a la Justicia, juge que « le bilan de la loi est négatif » en raison de graves déficiences structurelles qui laissent de côté de nombreuses personnes.
Discours politiques et appels à la démocratie
Delcy Rodriguez a affirmé dans un discours télévisé : « Aujourd'hui, nous construisons un Venezuela plus démocratique, plus juste, plus libre, et cela doit se faire avec l'effort de tous ». Elle a évoqué une « conscience bolivarienne » et tendu la main à ceux qui pensent différemment. Le ministre de la Défense, Vladimir Padrino, a salué cette loi comme « un signal de maturité et de force politique », essentielle pour la stabilité nationale.
L'opposant Juan Pablo Guanipa, libéré puis brièvement arrêté à nouveau, a déclaré être complètement libre et a lancé un appel à ses sympathisants à Maracaibo : « Nous allons tous nous battre pour que ce qui vient de commencer devienne une réalité et que nous ayons la démocratie, la liberté pour tous et à égalité ! ». Depuis l'Espagne, Edmundo Gonzalez Urrutia, candidat de l'opposition, a insisté sur la nécessité de mémoire et de réparation pour une réconciliation durable.
Contexte international et réformes
Delcy Rodriguez, gouvernant sous pression américaine, avait promis cette amnistie ainsi qu'une réforme judiciaire le 30 janvier. Elle a également fait adopter une nouvelle loi sur le pétrole ouvrant le secteur au privé et engagé une normalisation des relations avec les États-Unis, rompues depuis 2019. Madrid a salué l'amnistie et annoncé son intention de demander à l'Union européenne de lever les sanctions contre la présidente par intérim, marquant un pas vers une détente diplomatique.



