Liban : un mécanicien se fait passer pour un prince saoudien et influence l'élection du Premier ministre
En janvier 2025, quelques heures avant que le Liban ne vote pour élire son nouveau Premier ministre, un coup de téléphone mystérieux a tout fait basculer. Selon le Financial Times, un groupe de parlementaires a reçu un appel d'un individu se présentant comme un prince saoudien. Ce dernier a mis en garde le bloc politique majoritaire contre Nabi Mikati, alors en poste à la tête du gouvernement et susceptible de rafler de nombreuses voix.
"Instruction de la cour royale saoudienne", a-t-il simplement justifié auprès des députés, dont l'un avait déjà échangé avec lui par le passé. Cette intervention surprise aurait contribué à influencer le vote du parti en faveur de Nawaf Salam, élu Premier ministre en janvier 2025, même si Salam aurait remporté l'élection indépendamment de ce contact.
Un "prince" dénué de sang royal
La manœuvre a été menée par un "prince" dénué de sang royal : Moustafa al-Hassan, un mécanicien libanais d'une quarantaine d'années originaire de la région nord d'Akkar. Il agissait sous la direction du cheikh sunnite influent Khaldoun Oraymet, selon des officiels et des avocats cités par le journal.
Pendant plusieurs mois, celui qui se faisait appeler "Abu Omar" a trompé des responsables politiques libanais. Un candidat parlementaire, persuadé par Abu Omar, aurait offert puis repris une voiture à un proche du cheikh, tandis qu'un autre a sollicité son aide pour faire gagner des médailles équestres à son fils en Arabie saoudite. L'arnaque a culminé avec l'intervention du faux prince dans l'élection du Premier ministre.
Un stratagème bien rodé
Comment un mécanicien a-t-il pu convaincre l'élite libanaise de son statut royal ? Le stratagème reposait en grande partie sur le carnet d'adresses du cheikh Khaldoun Oraymet, qui a gravi les échelons de l'institution sunnite libanaise pour construire un vaste réseau de contacts, allant des membres du gouvernement aux hommes d'affaires du Golfe.
Il mettait en relation les responsables puissants et les nouveaux politiciens avec Abu Omar par téléphone, selon des responsables de la sécurité, des politiciens et des avocats. Le faux prince saoudien s'adressait ensuite aux responsables politiques via un numéro britannique — et jamais en personne — en suggérant parfois de rencontrer ou de soutenir certaines personnes.
Motifs flous et exploitation des rivalités
La question du motif du duo reste encore floue, bien que les observateurs suggèrent que les escrocs semblaient motivés à la fois par le gain financier et par un pur désir de pouvoir. L'avocat d'un candidat parlementaire trompé a déclaré qu'Abu Omar suggérait à son client de "prendre soin" du cheikh Oraymet, y compris par des dons à des organisations affiliées, sans jamais demander d'argent pour lui-même.
Au Liban, la supercherie a été révélée par épisodes depuis le mois de décembre, déclenchant un mélange de stupeur gênée et de comédie chez le grand public. Sami Atallah, fondateur du think tank The Policy Initiative basé à Beyrouth, estime que "le cas Abu Omar illustre à quel point l'élite politique s'est rendue aux décisions des puissances étrangères".
Pour d'autres observateurs, ce stratagème a exploité avec brio le système politique confessionnel libanais, dans lequel des factions rivales, y compris sunnites, chiites et chrétiens, cherchent des parrains étrangers pour asseoir leur autorité. "La plupart de l'élite politique se targue d'être soutenue par des États étrangers", explique Imad Salamey, politologue à l'Université libano-américaine.
Arrestations et enquête en cours
Les deux hommes sont actuellement détenus par les autorités libanaises et ont été inculpés le mois dernier pour fraude, chantage, usurpation d'identité et atteinte aux relations libano-saoudiennes, selon leurs avocats et les médias d'État. De nombreux politiciens ont été convoqués pour témoigner dans le cadre d'une enquête judiciaire en cours sur l'arnaque. Un autre cheikh a été inculpé pour faux témoignage.
L'affaire n'a pas encore été jugée et il reste incertain si d'autres personnes étaient impliquées. Cette histoire révèle la vulnérabilité de la classe politique libanaise face aux ingérences étrangères et la facilité avec laquelle des imposteurs peuvent manipuler les décisions cruciales du pays.