Un lycée réquisitionné pour le recrutement militaire au Tigré
Depuis maintenant un mois, Hagos, un enseignant basé à Wajirat, dans le sud-ouest du Tigré, se voit privé d'accès à son lycée. L'établissement scolaire a été réquisitionné par les Forces de défense du Tigré (FDT), qui ont recommencé à recruter activement des soldats dans cette région septentrionale de l'Éthiopie. Cette mobilisation militaire intervient alors que le spectre d'un nouveau conflit armé se profile dangereusement à l'horizon.
Des tensions croissantes et des salaires impayés
L'enseignant, qui témoigne sous couvert d'anonymat par crainte de représailles, confie ne pas avoir reçu son salaire du mois de février. Il déplore également la fermeture des banques locales et les passes d'armes récurrentes entre les autorités régionales du Tigré et le gouvernement fédéral éthiopien. Fin janvier, des combats ont éclaté à Wajirat entre les FDT et une milice alliée aux troupes régulières, les Forces de paix du Tigré.
Des affrontements qui s'étendent dans l'ouest de la région
Au même moment, les armées fédérales et régionales s'affrontaient dans l'ouest du Tigré, une zone rattachée à la région avant la guerre de 2020 à 2022. Les combattants de la région voisine de l'Amhara, qui ne sont jamais repartis après le conflit, empêchent toujours des centaines de milliers de personnes déplacées de regagner leurs foyers. Depuis ces incidents violents, les Forces de défense nationale éthiopiennes (FDNE) se sont massées aux frontières du Tigré, créant une situation extrêmement tendue.
Des négociations de paix « très improbables » selon les experts
Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a pourtant appelé au dialogue ce jeudi 5 mars, mais selon Medhane Tadesse, spécialiste des questions de paix et de sécurité à l'Institut des mondes africains, des négociations pour éviter un nouvel embrasement paraissent « très improbables ». Cette pessimisme s'explique notamment par le retrait de la licence du premier parti de la région, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), par le gouvernement fédéral, alors que les élections législatives sont prévues le 1er juin.
Le double objectif stratégique d'Abiy Ahmed
Medhane Tadesse précise que le Premier ministre souhaite anéantir le FLPT, qui a passé une alliance tacite avec l'Érythrée, mais aussi avec d'autres forces éthiopiennes anti-Abiy comme les Fano en Amhara et l'Armée de libération oromo en Oromia. Les troupes érythréennes, alliées aux FDNE pendant la guerre précédente, continuent à occuper le nord-est du Tigré, empêchant là aussi les déplacés de retourner chez eux. Des rumeurs circulent quant à la présence de militaires érythréens dans le reste de la région.
La question cruciale du port d'Assab
Outre son objectif d'écraser le FLPT, le Premier ministre éthiopien entend reprendre à tout prix le contrôle du port d'Assab, perdu au moment de l'indépendance de l'Érythrée en 1993. Le 22 février, lors du 65e anniversaire du Commandement des Forces spéciales d'Éthiopie, une pancarte donnait clairement le ton : « Que cela vous plaise ou non, nous ne vivrons pas enclavés. » Avec ses 130 millions d'habitants, l'Éthiopie est en effet la nation enclavée la plus peuplée du globe, ce qui explique en partie cette obsession stratégique.
Le rôle potentiel du Soudan voisin
« Pour l'instant, la mobilisation militaire des FDNE se concentre sur le Tigré », observe Magnus Taylor, spécialiste de l'Éthiopie à l'International Crisis Group. En cas de reprise de la guerre, le Soudan voisin, qui s'était contenté de soutenir logistiquement les combattants tigréens lors du précédent conflit, jouerait probablement un rôle accru. Les relations se dégradent en effet de jour en jour entre le gouvernement pro-armée établi entre Khartoum et Port-Soudan et les autorités d'Addis-Abeba.
Une base militaire des FSR en territoire éthiopien
Pour la première fois depuis le début de la guerre au Soudan le 15 avril 2023, opposant les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide (FSR), le ministère des affaires étrangères a dénoncé, le 2 mars, des tirs de drones lancés depuis l'Éthiopie. Une enquête publiée par l'agence de presse britannique Reuters a révélé, le 10 février, la présence d'une base militaire que les FSR auraient établie dans la région éthiopienne frontalière du Benishangul-Gumuz.
Le Soudan comme zone tampon stratégique
« Il est évident que le gouvernement éthiopien soutient les FSR, en partie pour établir une zone tampon à l'est du Soudan jusqu'au Benishangul-Gumuz. Cela vise à éviter que cette région ne serve de point de mobilisation pour les groupes armés éthiopiens », analyse le chercheur Medhane Tadesse. Cependant, une milice pro-FLPT, née aux abords des camps de réfugiés soudanais et qui se fait appeler l'Army 70, constituerait un appui de taille en cas de nouveaux affrontements.
La population tigréenne prise au piège
De retour à Wajirat, Hagos prévoit de se cacher dans les forêts et les grottes alentour en cas de reprise des hostilités. « Je n'ai pas les moyens d'aller ailleurs », regrette amèrement le professeur dont la femme est enceinte. Ces dernières semaines, des milliers de Tigréens affluent vers la capitale Addis-Abeba ou tentent de partir à l'étranger, fuyant une situation qui se dégrade rapidement.
Des pénuries qui rappellent le siège de la dernière guerre
Les pénuries d'essence et de liquidités attisent les inquiétudes de la population, face à une situation qui ressemble de plus en plus au siège imposé lors de la dernière guerre. Medhane Tadesse conclut de manière alarmante : « À mesure que le gouvernement fédéral resserre les flux et consolide le siège, le FLPT pourrait être tenté de tirer le premier coup de feu, car le quotidien des Tigréens devient intenable. » La région du Tigré se trouve ainsi au bord du précipice, avec une population civile prise en étau entre différentes forces militaires et des perspectives de paix qui s'amenuisent chaque jour un peu plus.



