L'illusion de sécurité des pétromonarchies du Golfe pulvérisée par les missiles iraniens
Pétromonarchies du Golfe : l'illusion de sécurité pulvérisée

La bulle sécuritaire des pétromonarchies éclate sous les frappes iraniennes

Comme par un tour de magie qui aurait mal tourné, Dubaï, Abou Dhabi, Doha et les autres capitales du Golfe persique ont vu leur illusion d'invulnérabilité se dissiper en quelques heures seulement. Pendant des décennies, ces cités-États avaient réussi à faire croire qu'elles évoluaient dans une bulle préservée, loin des conflits qui déchirent le Moyen-Orient depuis plus d'un quart de siècle : guerres en Irak, conflit israélo-palestinien, guerre en Syrie, affrontements au Yémen voisin et, depuis fin février, guerre en Iran.

Un premier projectile suffit à révéler la fragilité

Il n'a fallu qu'un premier projectile – rapidement suivi par 380 missiles et 1 480 drones lancés dans toute la région les jours suivants – pour pulvériser ce mythe sécuritaire soigneusement entretenu. Dès les premières heures de la riposte iranienne, des débris interceptés par la défense émiratie sont retombés sur des symboles du luxe local : l'hôtel Fairmont The Palm situé sur l'île artificielle en forme de palmier et le Burj Al Arab aux sept étoiles, provoquant des incendies.

Dans les heures qui ont suivi, le consulat américain, l'aéroport, une centrale électrique et même une base aérienne australienne ont été touchés à divers degrés. Pour la psyché des pétromonarchies qui ont tout misé sur la stabilité, le choc est particulièrement violent car de nombreuses cibles étaient des bâtiments civils, analyse David Rigoulet-Roze, expert à l'Institut français d'analyse stratégique.

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L'effondrement du soft power régional

La stratégie de soft power développée depuis plusieurs décennies – qui avait culminé avec l'organisation de la Coupe du monde de football au Qatar – apparaît soudain plus fragile qu'un château de sable. Si les forces armées et économiques constituent le hard power d'un pays, le soft power se définit par tout ce qui lui permet d'avoir de l'influence sur le reste du monde, rappelle l'essayiste suédois Martin Gelin, auteur de Mjuk Makt (Soft Power).

Les gouvernements du Golfe ont investi des sommes colossales dans l'art, l'architecture, le sport et le tourisme – ce dernier représentant 13 % du PIB des Émirats arabes unis. Le Qatar est devenu une superpuissance culturelle sous l'égide de la cheikha Al-Mayassa bint Hamad Al Thani, comparée à une Catherine de Médicis du XXIe siècle, responsable de l'acquisition d'œuvres d'art pour des centaines de millions de dollars.

La dépendance militaire américaine exposée

L'attaque iranienne a mis en lumière la vulnérabilité des systèmes de défense les plus sophistiqués, principalement américains comme le THAAD. Même leurs défenses antimissiles les plus avancées ne sont pas infaillibles, constate l'expert Jean-Loup Samaan de l'Institut Montaigne. Les bases américaines, considérées comme des assurances-vie pour les pays du Golfe, sont devenues des cibles privilégiées pour l'Iran.

Cette présence militaire américaine massive – 225 000 soldats en Arabie saoudite, 70 000 aux Émirats arabes unis, près de 10 000 au Qatar – a paradoxalement fragilisé ces pays en les transformant en cibles potentielles. Pourtant, à court terme, ils n'ont d'autre option que de rester aux côtés des États-Unis, tout en diversifiant leurs sources d'approvisionnement militaire.

Les conséquences économiques et stratégiques

La flambée de violence dans le Golfe remet en question les alliances stratégiques récentes, notamment le rapprochement amorcé en 2023 entre Riyad et Téhéran sous l'égide du Conseil de coopération du Golfe. Le conflit actuel risque d'opérer un retour en arrière alors que nous avions commencé à adopter avec Téhéran une logique géo-économique gagnant-gagnant, déplore Mohammed Baharoon, directeur général du centre de recherche B'huth à Dubaï.

Sur le plan économique, un absurde marché noir s'est organisé pour le rapatriement des expatriés et touristes bloqués dans la région, avec des compagnies de jets privés proposant des billets retour à plus de 300 000 euros. Des dizaines de milliers de personnes attendent toujours leur évacuation, tandis que les super-riches ont déjà quitté la zone.

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L'incertitude persiste face à l'escalade

La situation reste extrêmement volatile, avec la crainte que les Houthis, proxy iranien au Yémen, n'entrent en action pour attiser davantage le conflit. Si un missile ou un drone frappait une zone habitée et causait de nombreuses victimes, ou si les Iraniens s'attaquaient à des infrastructures critiques comme les usines de dessalement, les gouvernements du Golfe subiraient de fortes pressions pour intervenir, prévient Kristian Coates Ulrichsen, chercheur à l'Institut Baker.

Le mythe sécuritaire patiemment construit par six accords de défense et autant de bases régionales s'est fissuré en quelques jours seulement, laissant les populations locales, les expatriés et les touristes rêver que le hard power des armées laisse enfin place au soft power des influenceurs et au retour à la normale.