Scène de prière musulmane à Sydney : un Algérien y voit l'écho des années noires
Paris se drape d'une teinte grise, un ciel venteux succédant à la neige. Assis derrière les grandes vitres d'une brasserie, on observe la rue, plongé dans une rêverie contemplative. Dans la capitale française, on ne fait que se souvenir, même en y vivant au quotidien. « As-tu visionné la vidéo ? » interroge soudain un ami. Après une réponse affirmative, je sors mon téléphone, parcours l'écran et retrouve la séquence.
Une prière musulmane en pleine chaussée à Sydney
Un imam vêtu d'une robe blanche traditionnelle dirige la prière de quelques fidèles agenouillés derrière lui. Il demeure imperturbable malgré les huées, les cris de colère des passants et les sommations des policiers qui tentent de dégager la rue. La scène se déroule en pleine chaussée à Sydney, filmée au téléphone avec un cadrage nerveux qui confère aux images la texture brute des diffusions en direct actuelles.
Les fidèles persistent, prosternés sur le sol, tandis que les agents de police les saisissent l'un après l'autre. L'imam continue sa récitation sans interruption. Des passants essaient de s'interposer, mais les forces de l'ordre restent fermes. On entend distinctement des « no ! », des « it's a crime ! », ainsi que des cris de femmes hurlant « stop ! ».
Une époque radicalement différente
Mon ami soupire profondément. Nous demeurons un moment en silence, chacun absorbé par ses propres souvenirs. De nombreux Occidentaux découvrent une scène inédite pour eux. Depuis le conflit à Gaza, les liens entre islamisme, communautarisme, extrême gauche, anarchisme et populisme se renforcent significativement, contribuant ainsi à fragiliser une civilisation héritière d'autres civilisations, avec leurs apogées et leurs décadences historiques.
Il y a trente ans, voir un musulman prier dans la rue suscitait des réactions variées, allant du sourire gêné au rejet en passant par l'indifférence pure. Dans le contexte actuel, certains perçoivent la montée de l'islamisme comme une source de fierté communautaire, tandis que d'autres y voient un motif de forte opposition idéologique.
Mais il y a dix ans, on n'aurait pas imaginé un président américain publier sur les réseaux sociaux des vidéos montrant un ancien président grimé en singe. On n'aurait pas pensé qu'un maire de New York loue le voile, symbole d'oppression pour les femmes en Afghanistan ou en Iran. On se serait aussi montré extrêmement surpris de le voir saluer les exploits guerriers de l'hagiographie musulmane au cœur même de la ville du 11 septembre. Nous y pensons tous les deux, tandis que Paris semble patienter comme un vieil arbre attendant le retour des beaux jours.
Le monde musulman profondément partagé
La scène controversée se déroule précisément le 9 février en début de soirée, près de Sydney Town Hall, dans le centre-ville animé. Ce jour-là, une manifestation s'oppose vigoureusement à la visite du président israélien Isaac Herzog, avec des protestataires décidant de prier dans la rue. La police les disperse avec force, provoquant des réactions immédiates et passionnées.
Le grand mufti d'Australie dénonce avec véhémence un « scandale éthique majeur ». Des organisations musulmanes influentes condamnent fermement l'intervention policière et demandent des enquêtes approfondies, des excuses officielles et des sanctions appropriées. Une partie substantielle de la gauche politique emboîte le pas rapidement.
Dans une partie du monde arabe, marquée par les violences islamistes récurrentes, certains commentateurs saluent au contraire la fermeté exemplaire des autorités australiennes. « Ils fuient l'injustice et la pauvreté dans leurs pays d'origine, et une fois arrivés en Australie, au lieu d'utiliser les mosquées qui leur sont largement ouvertes, ils vont étaler leurs tapis en plein milieu des rues de Sydney. Ce n'est pas une prière, c'est de l'insubordination pure et une tentative désespérée d'imposer leur contrôle et d'exhiber leurs muscles idéologiques », s'indigne un internaute, déclenchant une cascade de commentaires approbateurs. « La rue appartient à tout le monde et aux piétons, ce n'est pas un théâtre pour une propagande religieuse intrusive. Celui qui veut prier a sa maison et sa mosquée ».
« Il n'y a qu'un Algérien pour comprendre pleinement cette scène ! », me lance alors mon ami avec intensité. Et soudain, je saisis que c'est à la fois vrai et impossible à expliquer simplement.
Des futurs sombres, vus depuis l'Algérie
Dans les années 1990 tourmentées, le régime algérien est complètement dépassé par le parti islamiste FIS, qui domine largement les élections, reléguant le FLN et ses vétérans de la guerre d'indépendance. Les islamistes gagnent les municipales, investissent stratégiquement les mosquées, les syndicats, les médias…
En réponse à la tension croissante avec l'armée, ils prient en occupant systématiquement la rue. Affirmation de puissance symbolique, conquête méthodique d'espaces publics, avant-garde d'un bouleversement profond des rapports sociaux. Après l'interruption brutale du processus électoral par les militaires, la guerre civile sanglante éclate.
Alors émergent les « réconciliateurs ». Ce courant de gauche décoloniale prône le dialogue permanent et un blanc-seing aux islamistes au nom de la démocratie. En même temps, il envoie ses enfants à l'étranger et s'exile lui-même, souvent en France, pour échapper aux attentats meurtriers.
Les « éradicateurs » s'alignent résolument sur l'armée et prescrivent de répondre à la terreur par la terreur. « La peur doit changer de camp radicalement », déclara un ancien Premier ministre avec détermination.
En Occident, les clivages profonds se rejouent sous d'autres étiquettes politiques : extrême gauche contre extrême droite, chacun projetant ses fantasmes dans les mêmes scènes de rue conflictuelles. L'occupation stratégique de l'espace public et la victimisation systématique sont des outils politiques puissants pour les islamistes en Occident. La situation des musulmans est extrêmement complexe dans de nombreux pays à cause des mouvances islamistes qui nous ont poussés à fuir nos pays d'origine. Aujourd'hui, ils exportent leurs méthodes dans des démocraties occidentales fragilisées.
Cette vidéo de Sydney offre juste un fragment révélateur du chaos actuel. Pour un Algérien, elle évoque un passé concret et douloureux, et annonce des futurs sombres : guerre, massacres, totalitarisme, fuite, exil. Les islamistes, nous les connaissons intimement dans leurs stratégies, leur manière de conquérir les espaces et les pouvoirs. L'Occident a une histoire cruelle et brillante, tentée par la contrition pour se racheter en fermant les yeux. Nous, ayant déjà vécu cela, savons avec certitude que nous devrons peut-être choisir entre s'exiler ou résister. Encore une fois.



