Une visite papale au cœur des tensions camerounaises
« Il n'a pas cru bon de jeter un regard empathique sur le peuple camerounais. Pas un mot sur les drames que nous vivons depuis des décennies. » La voix de Calixthe Beyala, au téléphone, est sèche et tendue. À quelques heures de la visite du pape Léon XIV au Cameroun, la romancière franco-camerounaise exprime une colère que partagent, en sourdine ou plus ouvertement, une partie importante de la société civile.
Un programme officiel classique dans un contexte explosif
Le souverain pontife, attendu du 15 au 18 avril 2026, doit faire du Cameroun l'une des étapes clés de sa première tournée africaine, après son passage en Algérie et avant l'Angola et la Guinée équatoriale. Officiellement, le programme reste conventionnel : rencontres avec les autorités, célébrations liturgiques, visites pastorales.
À Yaoundé, Léon XIV doit être reçu par le président Paul Biya et célébrer une messe au stade Ahmadou Ahidjo. À Bamenda, dans les régions anglophones meurtries par un conflit armé depuis 2016, il devrait lancer un appel à la paix. À Douala, des rencontres avec les milieux sociaux et économiques sont prévues, avant une réunion avec les évêques.
Pour le Saint-Siège, l'enjeu est également concret : entretenir et renforcer un vaste réseau d'hôpitaux, d'écoles et d'œuvres caritatives, que cette visite doit mettre en valeur sur le terrain. Mais derrière ce protocole, la visite prend une épaisseur politique difficile à ignorer.
Une société civile en colère
Dans un Cameroun marqué par la contestation de la présidentielle d'octobre 2025, la venue du pape s'inscrit dans un climat de défiance prononcé. Le scrutin, qui a reconduit Paul Biya à 93 ans pour un huitième mandat, reste contesté par une partie substantielle de la population, qui dénonce fraudes et verrouillage du système électoral.
« Ce pouvoir, fragilisé par la dernière présidentielle, a besoin de reconnaissance », estime un politologue à Yaoundé, pour qui la rencontre entre le chef de l'État et le pape s'annonce comme un moment hautement symbolique.
Le débat a été âpre dès l'officialisation de la venue du souverain pontife. « Contrairement à la communication officielle, cette visite n'est pas le fruit d'une invitation cordiale du palais d'Étoudi. C'est une supplication des évêques camerounais », analyse un observateur de la vie religieuse, soulignant le rôle moteur de l'Église dans la préparation du voyage.
Des critiques qui traversent le clergé
La contestation dépasse le seul champ politique et gagne une partie du clergé. Dans une lettre adressée au Vatican, le prêtre jésuite Ludovic Lado exhorte le souverain pontife à renoncer à ce déplacement.
« Notre pays traverse une grave crise politique et morale. Les dernières élections du 12 octobre, entachées de fraudes massives, ont abouti au maintien au pouvoir d'un régime dont la légitimité est fortement contestée… Ces drames déchirent nos consciences et appellent une parole prophétique de vérité et de compassion », écrit-il.
La société civile s'est elle aussi mobilisée de manière significative. Le 13 avril à Douala, le Collectif des Femmes et Mères des prisonniers politiques (COFEM) a remis un mémorandum destiné au pape Léon XIV.
Porté notamment par l'avocate Alice Nkom, le texte s'inscrit dans la campagne « Paix & Réconciliation ». Il appelle le souverain pontife à intervenir auprès des autorités camerounaises pour obtenir la libération de détenus politiques.
Le poids d'un demi-siècle de pouvoir Biya
Le pouvoir est structuré depuis plus de quarante ans autour de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982. Une longévité devenue l'ossature du système, consolidée par une série d'ajustements institutionnels, dont la révision constitutionnelle de 2008, qui a supprimé toute limitation du nombre de mandats présidentiels.
Depuis lors, les scrutins s'enchaînent sans ouvrir de véritable horizon d'alternance. Ceux de 2018 comme de 2025 ont été contestés par l'opposition, qui dénonce des irrégularités récurrentes et un déséquilibre structurel du jeu politique.
L'attitude des partenaires internationaux, et en particulier celle de la France, reste scrutée avec attention. Paris, ancienne puissance coloniale, entretient des relations étroites avec Yaoundé et privilégie une ligne de prudence : éviter toute rupture avec le pouvoir tout en réaffirmant son attachement aux principes démocratiques.
Une parole papale attendue et redoutée
Dans un pays où plus de 37 % de la population est chrétienne, la parole du pape conserve un poids symbolique majeur. Mais d'importants secteurs de la société craignent que cette visite soit avant tout perçue comme un geste politique.
« Il n'a pas répondu aux pétitions », déplore Calixthe Beyala, qui accuse le Vatican d'ignorer les alertes venues du pays. L'écrivaine évoque un durcissement inédit de la situation : « C'est la première fois qu'on tire à balles réelles sur des manifestants, notamment des jeunes, nos enfants. »
Selon elle, ce climat s'est installé dans le prolongement direct de la séquence électorale. Bien avant la proclamation des résultats, des opérations de sécurité auraient déjà été menées dans certains quartiers sensibles.
Bamenda, mémoire d'un conflit oublié
L'étape de Bamenda reste l'un des moments les plus sensibles du voyage. Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont le théâtre d'un conflit armé opposant forces gouvernementales et groupes séparatistes.
Des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés et un système éducatif largement perturbé : la crise, souvent qualifiée de « guerre oubliée », demeure l'un des angles morts de la diplomatie internationale.
Pour des défenseurs des droits humains, la venue du pape Léon XIV pourrait remettre ce conflit au centre de l'attention mondiale — sans garantie, toutefois, d'effets politiques concrets et durables.
Une histoire longue de relations entre pouvoir et catholicisme
Ce n'est pas la première fois qu'un déplacement pontifical intervient dans un tel entrelacement politique. En 1985, la visite de Jean-Paul II accompagne les débuts de la consolidation du pouvoir de Paul Biya après la tentative de coup d'État de 1984.
En 1995, elle s'inscrit dans une décennie de pluralisme sous contrôle, marquée par des contestations électorales et une violence politique diffuse. Et en 2009, la venue de Benoît XVI intervient quelques mois après la suppression de la limitation des mandats présidentiels et au lendemain des émeutes de 2008.
Cette proximité entre pouvoir politique et univers catholique n'est pas fortuite. Biya, formé au petit séminaire Saint-Joseph d'Akono dans le centre du pays avant d'abandonner la voie sacerdotale, est resté durablement lié à cet imaginaire ecclésial.
Pour ses détracteurs, cette nouvelle visite s'inscrit dans une continuité où les séquences pontificales accompagnent, sinon entérinent, les moments de consolidation du pouvoir. Une critique que résume brutalement la romancière Calixthe Beyala : « Je ne vais plus à l'Église catholique », dit-elle, traduisant une rupture symbolique face à une institution accusée de distance avec les souffrances du pays.



