Ormuz verrouillé : l'Iran paralyse le détroit stratégique après l'attaque américano-israélienne
Ormuz verrouillé : l'Iran paralyse le détroit stratégique

Ormuz se ferme, le monde retient son souffle

La situation au détroit d'Ormuz atteint un point de tension critique. Depuis l'offensive américano-israélienne du 28 février dernier, l'Iran a effectivement verrouillé ce passage maritime stratégique. Chaque mois, environ 3 000 navires y transitent normalement, transportant pas moins de 20% du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondial. Cette fermeture provoque une flambée inévitable des prix de l'énergie, un phénomène récurrent lors des crises dans cette région sensible.

La Maison-Blanche observe la situation avec une inquiétude grandissante. Donald Trump, visiblement surpris par la rapidité des événements, lance des appels à l'aide à ses alliés pour sécuriser cette zone cruciale. L'enjeu dépasse largement le cadre régional, touchant à l'équilibre énergétique mondial.

Jean Rolin, témoin privilégié d'un lieu mythique

Jean Rolin connaît intimement la topographie complexe de ce « goulet » stratégique. L'écrivain et reporter l'a traversé à cinq reprises au cours de sa carrière. Dans son roman Ormuz, publié en 2013, il imagine même un personnage tentant de franchir à la nage les 60 kilomètres séparant l'Iran d'Oman. Cette audace littéraire caractérise bien l'auteur, dont les œuvres explorent les marges géographiques et humaines.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Alors que le détroit redevient l'épicentre d'une bascule géopolitique majeure, nous avons interrogé Jean Rolin. Il partage volontiers ses souvenirs et son analyse approfondie de ce qu'il appelle « la mère de tous les détroits ». Avec une pointe d'orgueil assumé, il se présente comme l'un des meilleurs connaisseurs français de cette région.

Cinq traversées, cinq perspectives différentes

Le Point : Le détroit d'Ormuz est l'un des points les plus stratégiques et les plus surveillés du globe. Qu'y avez-vous vu, vous qui l'avez traversé à quatre reprises ?

Jean Rolin : Cinq fois, si je puis me permettre : deux fois sur un porte-conteneurs en 1984, pendant ce que l'on a appelé la « guerre des tankers » opposant l'Iran et l'Irak ; une fois en 1986, à bord d'un « boutre » acheminant du papier à recycler de Sharjah à Mumbai ; une fois en 2012 à bord d'une frégate de la Marine nationale et encore une fois, la même année, sur un ferry omanais.

Ce qui m'a frappé ? La différence entre la rive omanaise, généralement élevée et entaillée de véritables « fjords », et la rive iranienne, plutôt plate et monotone. La visibilité généralement médiocre en mer contraste avec l'abondance persistante de la faune, malgré des décennies de pollution intense. L'île qui a donné son nom au détroit reste le lieu le plus attachant, avec les ruines du vieux fort portugais et l'extraordinaire variété de roches colorées qui la composent.

La liberté de navigation en question

Comment faire respecter la liberté de navigation dans un détroit qui fait moins de 60 kilomètres de large ?

La liberté de navigation est une règle du droit international particulièrement vulnérable dans les passages étroits et les situations volatiles. Techniquement, de nombreux navires peuvent s'écarter des corridors de navigation officiels, mais à leurs risques et périls. Certains pétroliers appartenant à des pays « amis » de l'Iran le font déjà. Pendant la guerre des tankers des années 80, les belligérants attaquaient parfois même des navires battant pavillon ami.

Un verrouillage complet est-il possible ?

Malgré quarante ans de tensions, la République islamique n'a jamais fermé totalement le détroit. Croyez-vous à la possibilité technique — ou politique — d'un verrouillage complet ?

Cette possibilité existe sans doute, notamment par le minage ou la multiplication des attaques asymétriques menées par de petits navires avec ou sans équipage. Cependant, l'Iran n'y a probablement pas intérêt, sauf s'il se sent acculé. Cette situation pourrait survenir dans les semaines à venir si Trump ou Netanyahou persistent à vouloir proclamer une « victoire totale ».

Un système de filtrage qui perdure

Aujourd'hui encore, des tankers « amis » continuent de passer. Ce système de filtrage peut-il durer ?

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Oui, ce filtrage constitue en quelque sorte une « tradition » qui a prouvé, lors d'autres périodes de tension, sa relative fiabilité. Il fonctionne selon des règles non écrites mais comprises par les différents acteurs.

L'évolution de la menace

Entre la « guerre des pétroliers » des années 80, votre roman qui date de 2013 et la guerre actuelle, la physionomie de la menace a-t-elle vraiment changé ?

Je ne pense pas que la « physionomie de la menace » ait fondamentalement changé. Elle repose toujours sur les mêmes tactiques asymétriques, même si celles-ci disposent aujourd'hui de moyens nouveaux, tels que des drones, qui modifient les équilibres tactiques.

Trump et la littérature

Donald Trump n'a pas lu votre livre ?

Le grand tort de Trump, c'est évidemment de ne pas avoir lu mon livre, faute sans doute d'une traduction anglaise disponible. À défaut, il aurait dû m'appeler, ou s'adresser à moi sur Truth Social. Une lecture attentive lui aurait peut-être permis de mieux anticiper les réactions iraniennes.

La fascination des détroits

Taïwan, Malacca, Bab-el-Mandeb… Quel autre détroit exercerait sur vous une attraction similaire ?

Tous les détroits m'attirent. Et d'ailleurs, même s'il y a quelque vanité à faire étalage de ses richesses, je ne peux résister à la tentation de préciser que j'ai emprunté tous ceux que vous mentionnez. Chacun possède sa propre géographie, son histoire et ses enjeux stratégiques uniques.

Les pipelines, alternative littéraire ?

Pour acheminer le pétrole en évitant les détroits, l'alternative est le pipeline. Trop droit et monotone pour un roman ?

Non, pas du tout. J'avais d'ailleurs envisagé, il y a des années, d'écrire un livre autour de la construction du pipeline reliant Bakou, en Azerbaïdjan, à Ceyhan, sur la côte méditerranéenne de la Turquie. Les infrastructures énergétiques racontent elles aussi des histoires humaines et géopolitiques fascinantes.