Niger : une offre inattendue de restitution d'uranium à la France
Après des mois de bras de fer politique et économique, Niamey semble opérer un revirement stratégique significatif. Depuis le renversement du président Mohamed Bazoum en juillet 2023, les nouvelles autorités militaires avaient fait de la réappropriation des ressources uranifères un symbole central de leur politique souverainiste. Dans cette dynamique, le géant français Orano, présent dans le pays depuis la fin des années 1960, était rapidement devenu la cible privilégiée de cette nouvelle orientation.
De la nationalisation à la proposition de restitution
Le conflit avait atteint son paroxysme en juin 2025 lorsque le gouvernement nigérien annonçait la nationalisation de la Société des mines de l'Aïr (Somaïr), dernier actif productif d'Orano dans le pays. Situé non loin d'Arlit, dans le nord du Niger, ce gisement exploité en consortium constituait un enjeu économique majeur. Malgré les procédures d'arbitrage intentées par le groupe français, l'État nigérien avait procédé en décembre dernier au déplacement controversé du minerai déjà extrait vers la capitale, un convoi réalisé en dehors de tout cadre légal qui avait profondément inquiété les observateurs internationaux.
Ce 13 février 2026, une déclaration surprenante du général Abdourahamane Tiani, le chef de l'État nigérien, est venue modifier radicalement la donne. Lors d'un entretien marathon de plus de cinq heures accordé à la télévision nationale (RTN), le président en treillis a proposé une issue inattendue au conflit : « La France a ses 63,4% de 156,231 tonnes. S'ils veulent qu'on leur envoie ça, nous paierons nous-même le transport [...] car ils étaient là au moment où ça a été produit ».
Une proposition chiffrée : 95 tonnes d'uranium
Cette offre concrète porterait sur 95 tonnes d'uranium, correspondant à la part historique d'Orano dans la production de la Somaïr avant sa nationalisation. Le général Tiani, arborant un patch aux couleurs de la Confédération des États du Sahel, s'est ainsi référé à l'ancien découpage actionnarial de la société minière, aujourd'hui remis en cause par la décision de nationalisation. Avant juin 2025, une société de gestion de l'État nigérien possédait effectivement 36,6% de la Somaïr aux côtés d'Orano.
« Compte tenu des propos du général Tiani il y a encore quelques jours, on ne pouvait pas s'attendre à une telle déclaration », souligne Ladji Ouattara, responsable de l'Observatoire du Sahel auprès de Thinking Africa. En effet, fin janvier 2026, la base 101 de l'aéroport de Niamey – où sont stockées près de mille tonnes du précieux minerai – avait essuyé une attaque d'ampleur revendiquée par l'État islamique. Dans la foulée, Abdourahamane Tiani s'était empressé de dénoncer une action fomentée par la France et ses soutiens régionaux.
Les pressions multiples sur Niamey
L'attaque de l'aéroport a indiscutablement nourri les inquiétudes de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) concernant la sécurité des stocks d'uranium. Cet événement pourrait fournir une clé d'explication au revirement apparent des autorités nigériennes. « Cet événement a fait prendre conscience aux autorités du danger que représente un site vulnérable », estime Ladji Ouattara.
Pour l'heure cependant, « une telle déclaration reste de l'ordre de l'effet d'annonce », tempère une source diplomatique. Depuis Paris, le Quai d'Orsay maintient une position juridique stricte, pressant Niamey au respect de ses engagements internationaux et des arbitrages du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), qui s'oppose formellement à la vente d'uranium saisi sur le site de la Somaïr.
Enjeux économiques et perspectives incertaines
« Pour Orano, ce scénario constitue une avancée notable », analyse Ladji Ouattara. « Niamey souffre de contradictions stratégiques sur le plan économique et a intérêt à rassurer ses investisseurs ». La situation économique du Niger présente en effet des paradoxes significatifs :
- Depuis la nationalisation, la Somaïr tourne au ralenti
- Le stock de mille tonnes d'uranium peine à trouver preneur
- Le litige avec Orano prive le pays d'un revenu substantiel
- Les difficultés logistiques compliquent toute exportation hypothétique
Avant le coup d'État de 2023, le Niger figurait à la septième place des producteurs mondiaux d'uranium, cette ressource représentant parfois jusqu'à 70% de ses exportations annuelles. Si le régime militaire bénéficie actuellement de bonnes récoltes agricoles – le pays connaît même une période de déflation – et de revenus pétroliers, la perte des revenus uranifères constitue un manque à gagner considérable.
Rien ne garantit cependant qu'Orano puisse se satisfaire de cette proposition. À ce jour, les dirigeants du groupe minier français ne se sont toujours pas exprimés publiquement concernant la déclaration du président nigérien. De plus, les quantités évoquées par le général Tiani ne prennent pas en compte la production postérieure à la nationalisation de la Somaïr. « De fait, Orano risque de ne pas accepter la proposition telle quelle, car le préjudice économique et moral reste aussi un point clé de l'arbitrage », anticipe l'expert de Thinking Africa.
Le groupe français pourrait exiger d'importantes compensations financières, mais l'urgence pour Niamey réside désormais dans la nécessité de relancer une économie minière paralysée tout en assurant la sécurité de stocks d'uranium devenus vulnérables. Cette proposition de restitution, si elle se concrétise, pourrait marquer un tournant dans les relations tumultueuses entre le Niger et la France, mais elle laisse en suspens de nombreuses questions concernant l'avenir de la production uranifère dans ce pays sahélien.



