Mexique en proie au chaos après la mort du baron de la drogue El Mencho
Depuis le 22 février, le Mexique est plongé dans une spirale de violence sans précédent. La mort de Nemesio Oseguera, alias "El Mencho", chef du puissant cartel de Jalisco, lors d'une opération militaire, a déclenché des représailles sanglantes à travers tout le pays. À l'heure actuelle, le bilan s'élève à près d'une centaine de morts, illustrant l'emprise mortifère des organisations criminelles sur le territoire mexicain.
Une réaction attendue dans un pays miné par le narcotrafic
« Pas vraiment surpris par l'ampleur de cet événement », confie Bernard Petit, ancien patron de la Police judiciaire parisienne et auteur du livre Tsunami blanc publié cette semaine chez Plon. « Il s'agit du chef du cartel de Jalisco, un des plus violents et de loin le plus armé du Mexique. Il fallait donc s'attendre à une réaction. »
Le spécialiste rappelle des chiffres édifiants : « Pour mémoire, la seule année 2023, on dénombrait 30 000 meurtres liés au narcotrafic au Mexique ! » Les cartels ont infiltré en profondeur les institutions du pays. Des journalistes, des juges, des policiers, des douaniers, des militaires sont devenus leurs affidés, quand ils ne sont pas directement issus de leurs rangs.
Dans de nombreuses villes, les polices locales sont à la solde d'un cartel : les agents ferment les yeux sur les activités illégales en échange d'argent ou par peur, parfois les deux. Certaines zones où l'État est défaillant se trouvent ainsi de facto sous la coupe des organisations criminelles.
L'implication américaine dans la traque d'El Mencho
L'opération qui a coûté la vie au baron de la drogue n'aurait pas été possible sans le soutien des États-Unis. Washington avait promis une récompense de 15 millions de dollars pour la capture d'El Mencho et a fourni des renseignements cruciaux à Mexico.
Dans leur lutte contre les cartels, les services américains déploient des moyens sophistiqués : « des drones équipés de détecteurs de particules qui survolent le territoire mexicain et parviennent ainsi à localiser des laboratoires de méthamphétamine ou de fentanyl », explique Bernard Petit. Ces survols, initialement limités aux zones transfrontalières, s'aventureraient aujourd'hui bien plus profondément dans l'espace mexicain.
Concernant précisément l'opération contre El Mencho, il semble qu'une femme proche de la cible ait joué un rôle clé dans sa localisation. Les services américains ont alors fourni un éclairage opérationnel pour éviter qu'il ne s'échappe.
Narcoterrorisme : un débat qui divise
La violence extrême des cartels relance le débat sur leur qualification comme organisations terroristes. « La décision de qualifier les cartels mexicains d'organisations terroristes étrangères fait débat aux États-Unis », note l'ancien policier.
Les partisans de cette qualification font valoir que les cartels recourent à des méthodes destinées à terroriser la population : attentats à la bombe, décapitations, pendaisons, enlèvements, massacres. Ils cherchent également à intimider l'État pour peser sur ses décisions.
Les opposants considèrent quant à eux que les cartels sont des entreprises criminelles exclusivement motivées par le profit et non par une idéologie ou des motivations politiques. Un débat similaire, bien que différent dans ses termes, existe en France.
La France face au risque de "mexicanisation"
Certains évoquent une « mexicanisation de la France » à propos du narcotrafic. Bernard Petit réagit avec des chiffres : « Pour la seule année 2024, on dénombrait 32 252 meurtres au Mexique dont les deux tiers directement imputables au crime organisé et au narcotrafic, soit plus de 20 000. Dans le même temps, la France comptabilisait 1 186 homicides dont 110 liés au trafic… La France n'est donc pas le Mexique. »
Pourtant, le spécialiste identifie des signes inquiétants. Selon lui, la France se situe actuellement au stade deux de l'évolution criminelle, caractérisé par un contrôle parasitaire de certaines activités et une corruption sélective. « L'emprise du narcotrafic y est pour le moment surtout sociale », analyse-t-il.
Les trafiquants tentent d'emboliser les quartiers et de contrôler les habitants. Ils achètent des commerces pour blanchir l'argent et rémunèrent un nombre croissant de personnes qui ne vivent ainsi plus que du trafic. « On a tort de prendre les trafiquants pour des commerçants ou des hommes d'affaires en devenir... Ils essaient de se donner cette image, mais elle est trompeuse. »
L'emprise politique grandissante du narcotrafic
Le narcotrafic cherche de plus en plus à influer sur la vie politique. « On a franchi un palier, c'est certain », constate Bernard Petit. « Le premier effet du narcotrafic, c'est de contraindre les maires à prendre des mesures s'ils veulent limiter son emprise sur leur circonscription. Ils doivent dès lors faire face à des pressions et à des menaces plus ou moins larvées, et même parfois à des agressions physiques. »
L'étape suivante consisterait à mettre un pied dans la vie civique ou à soutenir des gens qui ne lui sont pas hostiles. « Au Pays-Bas, la Moccro Maffia a su agir à travers certains lobbies pour peser sur le débat politique. Elle constitue le modèle criminel vers lequel tendent certaines organisations françaises. »
La bataille cruciale des ports européens
Pour Bernard Petit, « la principale bataille contre la drogue se joue dans les ports ». Il rappelle l'exemple des Pays-Bas et de la Belgique : « Les Néerlandais, comme les Belges, ont perdu pendant deux ans le contrôle de leurs ports, et ce fut un raz-de-marée ! »
Aujourd'hui, Rotterdam et Anvers étant redevenus plus difficiles d'accès pour les trafiquants grâce à une action énergique des autorités, d'autres installations comme Le Havre risquent d'être davantage ciblées. « Les Européens doivent défendre tous leurs ports de façon à ce que le trafic ne se déporte pas tout simplement de l'un à l'autre. »
La corruption dans les ports reste un défi majeur : « Un grutier qui accepte de déplacer un conteneur à la demande des narco-trafiquants peut toucher jusqu'à 30 000 euros. Comment résister ? »
La responsabilité des consommateurs
L'ancien patron de la PJ rejoint le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin sur un point crucial : « Oui, je suis d'accord avec le ministre quand il dit 'en consommant de la drogue, même de manière festive, on finance les trafics'. »
Il critique sévèrement ce qu'il appelle les « bobos festifs, enfants gâtés, égoïstes et arrogants, rebelles, à deux balles, qui donnent leur fric aux dealers et qui contribuent à leur propre asservissement, en nous entraînant avec eux. »
« Nos actes individuels impliquent des conséquences au niveau de la société. Fumer un joint ou sniffer de la cocaïne, même tout seul dans son salon, n'est pas neutre », insiste-t-il. « Ceux qui se croient à l'abri des trafiquants et du trafic parce qu'ils demeurent dans des zones encore épargnées se trompent. Pour le policier que je suis, cette myopie est même hallucinante. Les trafiquants qui gagnent énormément d'argent finissent toujours par avoir les moyens d'emménager un jour à côté de chez vous… »
Alors que le Mexique continue de compter ses morts, le livre Tsunami blanc de Bernard Petit offre une analyse approfondie du narcotrafic international, de l'Amérique du Sud aux villes européennes, rappelant que cette menace criminelle ne connaît pas de frontières.



