Une succession qui évoque une dystopie politique
C’est une scène qui semble tout droit sortie d’une dystopie politique : à peine la disparition du chef actée, que déjà la succession se met en place, comme si rien ne devait vraiment changer. Il suffit de regarder Mojtaba Khamenei, 56 ans, pour avoir cette impression troublante de continuité : mêmes petits yeux noisette, même turban noir, et cet air de fausse bonhomie que lui donnent un visage rond et une barbe fournie.
L'héritier désigné d'Ali Khamenei
À 56 ans, le second fils d'Ali Khamenei succède à son père, mort dans un bombardement américano-israélien samedi 28 février. "La légitimité du sang", se réjouit le quotidien libanais Al Akhbar, proche du Hezbollah, qui voit dans cette nomination "un message de cohésion politique et militaire". Mojtaba Khamenei est le seul des six fils de l’ayatollah Ali Khamenei à avoir occupé une place visible dans les sphères du pouvoir.
Religieux influent, il était réputé proche des appareils sécuritaires iraniens et à la tête de vastes réseaux d’affaires hérités de son père. Très lié aux Gardiens de la révolution, il supervisait le Beit, le bureau du guide suprême chargé de filtrer et de valider l’essentiel des décisions de l’État iranien.
Un parcours marqué par la guerre et le pouvoir
Né en 1969 à Mashhad, dans le nord-est de l’Iran, Mojtaba Khamenei voit le nouveau régime engagé, au début des années 1980, dans une guerre contre l’Irak de Saddam Hussein, et rejoint les rangs de l’armée iranienne. À 56 ans, il était depuis longtemps perçu comme l’héritier politique le plus probable de son père.
Avant le vote du dimanche 8 mars, son nom circulait déjà comme favori au sein de l’Assemblée des experts, cette instance composée de 88 religieux chargée de désigner le successeur du Guide suprême. Ces dernières années pourtant, le discours d’Ali Khamenei semblait avoir évolué.
Une succession qui contredit les principes révolutionnaires
Le Guide aurait fait savoir qu’il ne souhaitait pas voir son fils lui succéder, "afin que la fonction ne devienne pas héréditaire", ont confié au The New York Times des Iraniens proches du pouvoir. Une précaution loin d’être anodine : la Révolution iranienne s’est construite en opposition à la monarchie des Pahlavi. L’accession de Mojtaba Khamenei au pouvoir donne pourtant à ce principe des airs de succession dynastique.
Réactions internationales et tensions internes
Un "gage de continuité en pleine crise"
Quelles conséquences aura cette nomination ? Elle pourrait susciter l’ire du président américain Donald Trump, qui a affirmé, dimanche 8 mars, que Washington devrait avoir son mot à dire dans ce choix. "Le pire des scénarios serait que celui qui prend la relève soit aussi mauvais que le précédent", a-t-il martelé ces derniers jours, avant d’avertir qu’un nouveau dirigeant iranien "ne tiendrait pas longtemps" sans son aval.
Jeudi 5 mars, le locataire de la Maison-Blanche avait déjà prévenu qu'il refuserait de voir Mojtaba Khamenei accéder au pouvoir, le qualifiant de "poids plume". Interrogé par le site Axios sur la possibilité que Mojtaba Khamenei succède à son père, Donald Trump n’a pas caché son scepticisme. Selon lui, le fils du Guide suprême est "un incapable" et toute tentative de le propulser à la tête de l’Iran serait "une perte de temps". Avant même l’annonce, Tel Aviv de son côté avait menacé de prendre pour cible le candidat désigné.
Divisions internes et incertitudes
Pour le The New York Times, la succession du fils du dirigeant assassiné est perçue à la fois "comme un signe de défiance de la République islamique envers Israël et les États-Unis, et comme un gage de continuité en pleine crise". Sur le plan interne, cette nomination risque d’accentuer les divisions au sein d’une population déjà profondément fracturée, de nombreux Iraniens étant farouchement opposés au régime de la République islamique.
Pour nombre d'entre eux, son nom est surtout associé à la répression et à la fraude électorale. "Mojtaba Khamenei est perçu comme un dur, hostile à toute ouverture politique, mais il reste extrêmement impopulaire et n’a jamais exercé de mandat électif", souligne Ali Vaez, directeur du programme Iran au centre de réflexion International Crisis Group.
Une orientation idéologique incertaine
D’autres relèvent que son silence sur de nombreuses questions politiques laisse planer le doute sur sa véritable orientation idéologique. "S’il y a bien une personne capable d’amorcer une désescalade avec les États-Unis, c’est lui ; toute autre option s’exposerait à des représailles de la part de la classe dirigeante et des conservateurs", assure Abdolreza Davari, un homme politique proche de Mojtaba Khamenei, citant Mohammed ben Salman, à la tête du royaume d'Arabie saoudite, comme modèle.
Ironie de l’exemple : un dirigeant tout aussi autoritaire et sanguinaire, rappelant que, pour l’Iran, rien ne semble devoir changer sous le soleil du pouvoir. Cette succession dynastique, bien que présentée comme un message de cohésion, pourrait en réalité exacerber les tensions tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.



